"On nous disait la paix est faite" peut-on lire dans le cahier d'Elie. Pourtant, les Français venus administrer la Cilicie sont durement attaqués et assiégés.
En février 1920, les Français ont évacué Marache. En avril, la garnison française d'Ourfa, à court de vivres et de munitions, quitte la ville pour rejoindre Adana. Elle est massacrée en route, le 11 avril. Seuls trois survivants témoigneront.
En mai, les Français sont encore à Adana et dans la plaine de Cilicie, jusqu'à Bozanti, protégeant autant qu'ils le peuvent les Arméniens encore vivants. Ils se battent pour garder leurs positions, mais ils comprennent que le pouvoir du Sultan est fortement contesté. La Révolution qui s'amorce ira-t-elle jusqu'au bout? Du 21 au 23 mai 1920, la France envoie une mission à Angora (aujourd'hui Ankara) pour amorcer les négociations avec les rebelles et leur chef.
Dans le rapport de la "Mission Angora" (SHD 4H58), j'ai trouvé le portrait de Mustafa Kemal et de ses proches, sous la plume du Capitaine Mazen.
Le capitaine a transcrit lui-même les noms des personnes d'après ce qu'il a entendu. L'adoption de l'alphabet latin par les Turcs est postérieure.
Une tache d'encre sur la première page masque quelques mots.

Mission Angora  Vue d'ensemble

Le but immédiat de notre voyage à Angora était de nouer des relations avec les nationalistes turcs, de négocier avec eux la cessation des hostilités, hostilités devenues sans objet en Cilicie, puisque nous devons et voulons évacuer cette province, de leur proposer en retour certaines mesures politiques et militaires propres à faire l'apaisement et préparant le retour progressif de la Cilicie sous la souveraineté ottomane. Mais là ne se limitaient point nos vues.
Faire l'apaisement en Cilicie, écarter en fait tout malentendu, c'était créer des conditions favorables à un rapprochement durable de la France et des nationalistes, rapprochement profitable aux deux parties; c'était donner aux nationalistes l'occasion de prouver leur autorité et … c'était préparer dans une certaine me…le du gouvernement d'Angora et donner à la France la possibilité d'intervenir en sa faveur dans les conseils interalliés. La cessation des hostilités et le règlement amiable de la question en Cilicie ne devaient donc être à notre point de vue que le prélude, l'occasion et la condition d'une entente politique de portée beaucoup plus grande.
Certes le gouvernement d'Angora s'est montré sensible aux bons office que lui proposait la France (à ce point de vue, l'envoi d'une personnalité aussi autorisée que Mr de Caix a eu d'heureux effets); mais, sans en méconnaître l'intérêt, il s'est systématiquement refusé à entrer pour le moment dans les vues de large entente que nous lui exposions. Il n'a voulu consentir, en retour d'avantages politiques ultérieurs, aucune concession militaire immédiate. Seuls comptaient pour lui les faits palpables et positifs à l'exclusion de toute promesse.

Mission Angora   "Ce que j'ai vu du nationalisme"

Mission Angora  MUSTAFA KEMAL est un homme jeune (40 ans environ). D'allure, c'est presque un jeune homme. De taille moyenne, simplement mais très correctement vêtu d'un costume Kaki de bonne coupe, chemise souple, bas tricotés et chaussures noires, il se distinguerait peu, par sa mise, de bien des députés d'Angora. Seul le volumineux bonnet de fourrure brun doré qui barre son front, et dont il ne se sépare presque jamais, est tout à fait caractéristique et par son importance, et par sa forme évasée vers le haut et par sa couleur. Je n'en ai pas vu d'autre pareil; et quand le pacha, bonnet en tête, ouvre dans son fauteuil solennellement, la première séance de négociations, je pense à un évêque présidant quelque cérémonie mitre en tête.
Ce n'est que dans la dernière journée, l'appareil cérémonial n'ayant pas résisté à la longueur et à la vivacité des discussions, que Mustafa, échauffé, quitta un instant son bonnet. Il faut bien reconnaître qu'il n'y gagna pas. Le crâne dénudé cause une pénible surprise. Dépouillant le Pontife, Mustafa Kemal n'est plus qu'un petit jeune homme très quelconque. Oh! combien loin la majesté évoquée des pachas d'autrefois!

photo de voyage Le bonnet de fourrure claire de Mustafa Kemal s'assortit parfaitement à son type étonnamment slave. Le teint est clair, les cheveux châtain blond, les yeux grands et très bleus, les traits fortement accusés avec les pommettes saillantes, un peu à la tartare, la moustache pareilles aux cheveux et coupée en brosse. Dans l'ensemble physionomie assez ouverte, mais qui respire surtout l'énergie.
Je ne serais pas étonné que cette énergie aille, au besoin, jusqu'aux résolutions les plus extrêmes ….. et même un peu au-delà. Le regard très clair, très froid, et qui d'ailleurs n'est pas parfaitement droit est très dur. Il se fixe difficilement.
Mustafa Kemal ne manque pas d'intelligence, mais c'est une intelligence simple, ancrée dans un petit nombre d'idées, auxquelles il revient sans cesse, et dont d'ailleurs il ne semble pas avoir épuisé toutes les perspectives. Les larges vues d'ensemble lui font défaut. L'esprit est vif, précis, mais manque de finesse. Il discute avec force et non sans habileté. En somme, c'est une nature simple, un peu primitive, s'imposant par son énergie, son bon sens, la simplicité et la clarté de ses conceptions.
Car tel quel, c'est bien lui qui mène la bande. On nous avait dit que ses conseillers avaient sur lui une très grosse influence, et même qu'il n'était qu'un personnage représentatif dont d'autres faisaient mouvoir les ressorts; il n'en est rien, et, à le fréquenter, on se convainc rapidement que c'est bien lui qui, tout en affectant de consulter son entourage, comme il convient dans un gouvernement constitutionnel, impose à tous sa direction.
Sa personnalité s'affirme d'ailleurs de plus en plus, et ceux qui l'ont connu, il y a quelques mois, très simple, très abordable, le reconnaissent à peine, maintenant que son pouvoir est affirmé, tant il est devenu autoritaire, de caractère difficile et volontiers pontifiant.

Mission Angora  L'entourage.

D'abord les favoris, ceux qui ont le grand honneur de loger sous son toit:

Mission Angora  DJELLA LEDINNE ARIF. Ancien président de la chambre, à Constantinople et vice-président à Angora, ancien élève des Sciences Politiques de Paris (1898), gros , gras, onctueux, le beau parleur de la bande, aussi bien en Turc qu'en Français qu'il parle tout à fait remarquablement. Esprit ouvert, assez fin, très rapproché de nos façons de penser, manifestant pour notre pays une sympathie qui paraît sincère. Très bonhomme, a toujours cherché (sans se trop compromettre) à arranger les choses. C'est à lui que l'on s'adressait dans les questions délicates à cause de son ampleur (intellectuelle) et de ses bonnes dispositions à notre égard. Est en tous points l'opposé du suivant.

Mission Angora  ISMET BEY. Chef d'Etat-Major de l'Armée, étriqué au physique comme au moral. Incapable de s'élever aux ensembles, mais se noyant dans les détails. Pointilleux, méfiant et chicanier; a souvent par ses interventions intempestives et l'étroitesse de ses vues, entravé les négociations et est la principale cause des difficultés rencontrées. Sourd comme un pot. Parle très bien le Français.

Mission Angora  Madame HALIDEY EDIB HANOUM. Femme de lettres chargée de la section prisonniers et oeuvres de guerre. Jeune femme intelligente et agréable, aux sentiments nationalistes très exaltés, condamnée à mort à Constantinople pour sa propagande nationaliste très active. Elle est l'Egérie du parti, le charme de la table du Pacha. Polyglotte, a fait son éducation chez les Américains qu'elle admire.

Mission Angora  L'Etat-Major de Mustafa Kemal

L'Etat-Major est embryonnaire; trois ou quatre jeunes officiers aux tenues disparates, mais parlant généralement bien le Français, un ou deux ayant fait des stages en Allemagne.

Mission Angora  FEVZY PACHA. Autrefois ministre de la Guerre à Constantinople, l'est maintenant du gouvernement national. C'est un silencieux et un bûcheur, très érudit, dit-on. Bon gros turc à moustaches paraissant bien disposé pour nous. Parle Français, croit-on, mais joue plutôt les personnages muets.

Mission Angora  BEKIR SAMI BEY. Ministre des Affaires Etrangères, se trouvait en mission, officiellement à Sivas, mais plus vraisemblablement au Caucase. Grande réputation de finesse et d'intelligence.

Tout le reste des personnages officiels d'Angora paraît compter fort peu.
Dans la coulisse à Constantinople IZZET PACHA, modéré, francophile, avec lequel on correspond secrètement.


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