De Pozanti à Belemedik, la vallée du Tchakit se resserre et la voie ferrée disparaît dans les premiers tunnels du Taurus. Autour de la gare de Belemedik, quelques maisons récentes apportent un peu d'animation. Mais c'est un kilomètre plus loin que le plateau s'élargit. Plus petit que celui de Pozanti, mais assez vaste pour contenir les ruines de l'ancienne ville, il est ombragé par de grands arbres sous lesquels les troupeaux viennent brouter. Là, au début du 20ème siècle, les chantiers du "Bagdad" (la voie ferrée qui devait relier Berlin à Bagdad) faisaient vivre une ville de 10 000 habitants.
Au milieu des ruines, une maison est encore habitée par un couple de retraités. Quelle surprise! Le monsieur parle Français!
C'est avec beaucoup de bonheur que nous nous sommes laissés guider à travers les ruines de Belemedik. Dans les murs de l'hôpital plane encore le souvenir de Madame Mesnil. La femme du Commandant Français, une infirmière qui avait acquis une grande expérience auprès des blessés de la Grande Guerre, apportait là les mêmes soins et le même réconfort aux blessés turcs qu'aux blessés français.

Belemedik - La gare
Belemedik - La gare

Pour remercier cet homme qui nous a guidés dans Belemedik, ainsi que d'autres Turcs qui nous ont accueillis selon leur tradition, et en souvenir d'Elie qui nourrissait sa famille des fruits et légumes de son jardin, je veux citer Voltaire, lui aussi émerveillé par l'accueil et la sagesse turcs. Voici un extrait de la conclusion de Candide:

Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler.
« Je n'en sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. »
Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.
  « Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ?
  -- Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice, et le besoin. »
Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin :
  « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper.
  -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV ? Vous savez...
  -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin.
  -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos.
  -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Le texte intégral de Candide est sur Internet




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