Carte postale

Minaret de Podgorix (Balkans) en 1918

Le Colonel Brémond (1868-1948) est désigné, le 25 décembre 1918, "pour remplir les fonctions d'administrateur en Chef en Arménie". Son titre devient "Chef du Contrôle Administratif de Cilicie" un an plus tard. C'est ce qui est mentionné dans son dossier de carrière militaire (SHD 13Yd696).
Le Colonel Brémond, âgé de 51 ans en 1919, apporte en Cilicie sa compétence d'organisateur, mais aussi sa bonne connaissance et son grand respect du monde musulman.

La vie du Colonel Brémond est pleine d'aventures. On pourrait le décrire comme un James Bond d'Arabie...
Sa carrière militaire débute très tôt. A sa sortie de Saint-Cyr en 1890, il sert au 1er régiment de tirailleurs algériens dans le Sud algérien et à Madagascar(1895), où il commande le 1er détachement de tirailleurs. Après un passage à l’école supérieure de Guerre (1899-1901), édouard Brémond est affecté à l’état-major de la division de Constantine (1901-1904), où il prépare des manoeuvres et des reconnaissances dans l’Aurès.
Est-ce pour mieux comprendre ses soldats qu'il obtient, en 1904 un diplôme d'Arabe?
Puis il est Officier du 2e régiment de tirailleurs (1904-1907), chargé de créer un poste à Sidi Bou Djenane. Responsable de la police des ports marocains (1907-1908), il est nommé chef adjoint de la mission militaire française au Maroc en 1909, administrateur de la ville de Rabat et sa banlieue (1912-1913), chef du service de renseignements de la colonne Henrys (mars-septembre 1913) aux Beni Mtir et enfin commandant d’armes à Kenitra (1913-1914).
Pendant la Grande Guerre, il participe à la campagne contre l'Allemagne. Il est blessé en août 1914 à Lys La Fontaine, par une balle qui traverse sa poitrine sans faire trop de dégâts. Il est promu colonel au 64ème Régiment d'Infanterie. Cependant, en 1916, le Ministre de la Guerre a besoin de lui, de sa connaissance de l'Arabe et de la culture Musulmane, pour une mission au Hedjaz. Là, il est l'allié du Chérif de La Mecque... et de Sir Lawrence! La fierté de sa vie!
A la fin de la Grande Guerre, c'est forte de son amitié pour les Turcs et de sa connaissance du monde musulman que la France accepte la délicate mission que lui confie la SDN pour construire la paix en Cilicie. Le Général Gouraud forme son équipe. Il était lui aussi au Maroc, au début du siècle, auprès du Résident Général de France, le Maréchal Lyautey. Il connaît le Colonel Bremond, son camarade d'Ecole, et le choisit naturellement pour administrer la Cilicie.
Le Colonel Bremond se met au travail. Dès 1919, il a en charge l'accueil des familles arméniennes rescapées des déportations, que les Alliés renvoient en masse vers la Cilicie. Il consacre tout son dynamisme au redémarrage de l'économie : il organise des foires, s'occupe des écoles (orphelinats chrétiens ou musulmans), conclut des accords avec les chambres de commerce de Lyon ou Marseille, monte des ateliers de broderie ou de tissage, cherche des capitaux auprès des banques...
Cependant, après l'armistice de Moudros, le traité de paix n'est pas encore signé, et le sort de la Cilicie est en suspens: restera-t-elle turque ou sera-t-elle arménienne? Le colonel Bremond est attentif à tout ce qui se dit et ce qui se passe dans le pays. Il est particulièrement sensible sort des Arméniens qui ont tant besoin de son aide et de sa protection. Il voit le mouvement kemaliste se constituer et progresser, dans la continuité du mouvement Jeune Turc qu'il a observé pendant sa mission au Hedjaz. Dans ses télégrammes quotidiens (CHAN 594 AP 4), il en informe le Général Gouraud. Assez rapidement, le Général Gouraud constate que le Colonel Bremond veut imposer sa vision "du terrain" pour définir la politique de la France. Il déborde de son rôle. Il est perçu comme incapable de faire "balance égale" entre toutes les communautés, et de s'adapter aux fluctuations de la politique qui se décide à Paris. Dans le message que le Colonel envoie au Haut Commissaire, le 31 janvier 1920, avant l'affaire de Marache (CHAN 594 AP 4), il se plaint du vali (préfet nommé par le Sultan d'Istanbul) d'Adana :

Adana, le 31 Janvier 1920
Mon Général et Cher Ami,

[...] Et cette opinion publique, il faut la soigner, car c'est son appui, sa certitude que je veille pour le Bien Public, qui lui inspire le calme actuel qui arrête, à la lettre, les combats à nos limites administratives. Le jour où elle n'aura plus confiance dans mon activité ou dans mon pouvoir, ça cassera aussi ici.
Ca risque déjà de le faire sous l'action nationaliste, que je demandais d'enrayer en août quand c'était possible et facile, action représentée en Cilicie par le nouveau Vali , Allemand de langue, de coeur et de procédés. Son influence néfaste nous vaudra de lourds embarras.
On ne peut pas plus vivre ici en bonne intelligence avec ce personnel bocho-kemaliste, qu'on n'aurait pu, au Maroc, se confier aux Consuls Allemands, et gouverner par Contrôle sur MOULAI-HAFID et sa séquelle : ce sont des ennemis, et des ennemis violents, se le dissimuler, c'est courir au fossé.

Le Colonel Brémond explicite mieux sa pensée dans une lettre à M.de Peretti della Rocca, ministre plénipotentiaire:

Adana, le 9 février 1920,
Monsieur le Ministre,

Votre lettre du 1er janvier me parvient aujourd'hui 9 février.
Je suis infiniment sensible à votre bonne attention de nous envoyer vos vœux pour la nouvelle année. Vous êtes assuré, je pense, ainsi que Madame de Peretti, que la smala Brémond vous conserve un souvenir aussi affectueux que permanent.
Je regrette encore plus que vous n'ayez pas le temps de suivre notre œuvre au Levant. Elle est infiniment plus intéressante et de portée infiniment plus considérable que l'œuvre locale que nous poursuivons au Maroc.
La Cilicie est en effet le point de contact entre la Mer Méditerranée et la voie ferrée Londres et Paris à Calcutta et Shanghaï; elle a au point de vue des communications terrestres ou aériennes une importance de même ordre que le Canal de Suez pour les communications maritimes.
[...]
La Cilicie a produit 180.000 balles de coton en 1913; en 1919 elle n'a donné que 30.000 balles. Nous espérons cette année arriver de 60 à 100.000 balles. Mais il nous manque le charbon et les machines à labourer, la main-d'œuvre, les semences sélectionnées.
1920 ne sera encore qu'une année d'attente mais en 1921 nous pouvons espérer rattraper et dépasser 1913.
Les mémoires Allemands que nous avons retrouvés sur place évaluaient à un million de balles la récolte possible de la Cilicie oganisée.
Nous avons mis la main sur la presse à coton allemande d'Adana. Mais la culture du coton ne prendra tout son développement qu'avec des sociétés financières puissantes capables d'organiser l'irrigation la récolte et le transport; des capitaux importants sont absolument nécessaires; jusqu'ici il n'y en a pas en Cilicie et le loyer de l'argent atteint souvent 30%; la banque agricole que j'ai améliorée mais que je n'ai pu réorganiser comme je l'aurai voulu faute de Personnel, prête à 9% et ce taux est trouvé très modéré; c'est vous dire le besoin que nous avons de capitaux français.
Il est possible ici de constituer un domaine de 30 à 40 mille hectares en majeure partie irrigables sans grandes difficultés; [...]
Quant au sort futur de la Cilicie, il est écrit. Par la force des circonstance 120.000 Arméniens y ont été amenés. Ils y forment plus du quart de la population, le quart de beaucoup le plus actif et le plus homogène; dans 15 ans ils auront facilement doublé, et formeront la majorité.
D'autre part si l'occupation française et l'Administration française cessaient ici, le massacre recommencerait une heure après notre départ.
Enfin la Cilicie est pour nous un espoir de consolation de l'Egypte tant par sa valeur propre que par sa situation sur une grande [ligne] de communication mondiale.
Il n'est pas douteux que les Turcs ont fait ici en face de nous figure d'ennemis irréductibles; ils continuent à s'inspirer des traditions allemandes et font à l'exécution des conditions de l'armistice des oppositions sournoises calquées sur celles qu'on nous oppose à Berlin.
On parle de l'amitié du Turc pour la France : la vérité est que le Turc est boche, qu'il reste boche avec enthousiasme, qu'il ne compte que sur le relèvement de l'Allemagne pour se relever et que nous le retrouverons contre nous à côté de l'Allemagne dans la prochaine guerre.
Tous travaillent contre nous de manière sournoise quand ils nous sentent forts ou résolus, de manière impudente ou même insolente quand ils croient nous avoir aveuglés par leurs protestations de fausse amitié.
Malgré tous mes efforts, malgré ma volonté arrêtée de travailler avec eux, je n'ai jamais pu trouver un seul Turc qui ait agi avec nous autrement qu'en ennemi.
Ce sont là des vérités qui sont mal connues à Paris, à Constantinople ou même à Beyrouth; des directives de conciliation avec la Turquie continuent à être ordonnées, et nous faisons ici des efforts continuels et d'ailleurs malheureux pour les suivre.
Constantinople a trouvé à nous envoyer comme vali à Adana un homme qui parle allemand, qui a été élevé en Allemagne et qui a pour nous les mêmes sentiments qu'un Allemand.
C'est vous dire que la vie n'est pas tous les jours facile ici; et que ce n'est pas sans une certaine fierté que nous voyons la Cilicie rester tranquille au milieu de l'insurrection générale soulevée d'Ourfa à Marache et à Alep, en attendant qu'elle nous vienne de Konia.
[...]
En résumé à l'heure actuelle nous ne pouvons compter ici que sur les chrétiens; encore les Arméniens ont ils des buts nationaux qui les mettent fréquemment en opposition avec nous.
Quant aux Musulmans, si nous faisons de la politique turque, les Turcs les coaliseront entièrement contre nous. Si au contraire nous faisons de la politique musulmane, ne donnant aux Turcs que la situation qui leur revient d'après leur nombre et leur importance commerciale, industrielle ou financière, nous pouvons rallier la majeure partie d'entre eux.
Il y a en effet en Cilicie des Tcherkess, des Kurdes, des Arabes, mais très peu de Turcs; si on faisait partir les fonctionnaires, il faudrait chercher pour trouver une population turque.
Au point de vue du principe des nationalités les Turcs n'ont donc rien à faire en Cilicie, où ils sont des étrangers oppresseurs sans rapports avec la population : la seule chose en leur faveur est l'emploi de leur langue, qui tenait à la défense faite aux autochtones d'employer leur langue propre, défense qui était appuyée de procédés violents.
[...]
CHAN 594 AP /4

C'est vrai que la tâche n'est pas facile, même si son chef, le Général Dufieux, le soutient.
Ainsi, le Colonel Brémond, tout au service de la grandeur de la France, met toute son énergie dans l'accomplissement de sa mission civilisatrice. Homme d'action, il essaie de convaincre ses amis pour obtenir ce qu'il pense être bon, plus que de respecter la discipline de l'organisation. Il tutoie le Général Gouraud, son ancien camarade d'école, et écrit au ministre sans se soucier de sa hiérarchie.

Mais surtout, son discours, dans la continuité de la politique coloniale de la France, n'est plus d'actualité. Il écrit : "Mais il nous manque le charbon et les machines à labourer, la main-d'œuvre, les semences sélectionnées." Se rend-il compte que le ministre reçoit des demandes analogues de toutes les régions qui sont sous le protectorat ou l'administration français? Des investissements, des machines, il en faut dans tout l'Empire, surtout en métropole, là où la Grande Guerre a détruit toute une région.De la main-d'œuvre qualifiée, des banquiers, des instituteurs, des médecins, des juristes, il en faut en Afrique du Nord, en Afrique Occidentale, en Indochine, au Levant... Et si on n'a pas la possibilité d'envoyer tous ces spécialistes dont la formation est si coûteuse, il faut envoyer des troupes pour s'imposer par la force. Or il est de plus en plus difficile de recruter des soldats dans les colonies, pour les envoyer loin de chez eux contrôler d'autres colonies. Or la métropole a aussi bien besoin de main-d'œuvre qualifiée et de semences sélectionnées!

Peu à peu, à force de se heurter à des manques de moyens, le Colonel Brémond perd confiance en sa hiérarchie, et en la France, et il le dit. Un article très pessimiste sur la situation de la France en Cilicie paraît le 6 octobre 1920 dans le "Petit Marseillais".
Peu à peu, malgré l'énergie qu'il met à accomplir l'œuvre civilisatrice de la France, le Colonel Brémond est lâché par ses amis les plus influents.
Après des polémiques et des soupçons injustifiés sur la qualité de sa gestion, le 4 septembre 1920, le Colonel Brémond est démis de ses fonctions.

Il reste jusqu'à la fin de sa vie un ami des Arméniens, particulièrement ceux qui sont venus vivre en France.





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