Elie a ramené deux cahiers de Cilicie, deux cahiers qui ont été les compagnons de sa captivité.
Les descendants de Louis P. ou d'Emile D., qui ont été prisonniers avec Elie, m'ont dit n'avoir jamais entendu parler de cahiers de prisonniers. Pierre P., par contre, a laissé le sien à son fils. Lui aussi tenait beaucoup à son cahier. Merci à Marc P. de m'avoir présenté le cahier de son père, de m'avoir permis de le photographier, et de m'autoriser à mettre quelques photo sur ce site!
Le cahier de Pierre et les cahiers d'Elie sont de la même fabrication, avec la même couverture bleue pour l'un des cahiers d'Elie et celui de Pierre (photo 1). Ils sont écrits avec la même encre bleue. Il y a une grande analogie dans la présentation et la calligraphie (photos 2, 6 et 7).
Cependant, les contenus des cahiers sont différents. On y trouve de nombreuses chansons de l'époque, et il y en a plus chez Elie, qui avait deux cahiers, que chez Pierre. Dans le cahier de Pierre, il y a une description du voyage de Marseille à Mersine, en juillet 1919, avec escale à Alexandrie puis à Beyrouth. Elie était parti un peu plus tôt et il semble qu'il ait fait escale à Bizerte car il en a ramené une collection de 21 cartes postales de très bonne qualité (photos 11 et 12).

Cahier d'Elie
Cahier d'Elie

Les cahiers de Pierre et Elie contiennent chacun des chants épiques décrivant les soldats. Ces chants sont différents et complémentaires. Seul le cahier d'Elie raconte brièvement le siège de Marache. Le départ en Cilicie est évoqué avec ses dimensions politiques. Il exprime un grand désarroi (photos 3 et 4):

Le départ en Cilicie

Quand nous sommes partis en Cilicie
Pour aller finir notre temps
Nous ne pensions pas que la patrie
Abandonnerait là ses enfants
Mais nous voyons tous avec rage
Que si nous sommes venus dans ces pays
C’est pour continuer le carnage
Qui depuis peu de temps était fini
On nous disait la paix est faite
Vous ne craignez plus rien là-bas
C’est fini la guerre de conquête
Plus de bataille, plus de combats
Puis un jour dans la colonne
Des soldats sont pris et attaqués
Les fusils crépitent les canons sonnent
Il y a des morts et des blessés
Et là-bas dans la maisonnette
La maman attend quelques mots
De son petit gars que la baïonnette
A laissé mort sur le carreau

La surprise et le désarroi suscitent une certaine colère, mais pas d'expression de haine ni de sentiment de culpabilité. Le texte reflète ce qui a été dit aux soldats lors de l'instruction avant le départ. Parmi les officiers, beaucoup se sont portés volontaires sur ce type d'arguments, certains rêvant de découvrir la Turquie décrite par Pierre Loti alors très à la mode.

Un long texte est commun aux deux cahiers, c'est la description de "La ville Turque", si étonnante pour nos jeunes soldats (photos 8, 9 et 10):

Au premier coup d’œil au fond d’une vallée étroite encaissée entre deux montagnes un amas de formes grisâtres, d'égales hauteurs dominées seulement par quelques tours blanches, peu d’arbres aux alentours, pas de verdure, la vallée est presque déserte, un cours d’eau coule à travers les rochers. Par une route remplie d’ornières, faite de bosses et de creux parfois même impraticable aux voitures vous avancez dans une ville de Turquie d’Asie. Cette forme noirâtre vue de loin est l’ensemble de maisons, les tours blanches sont les minarets du sommet desquels les « Mioujik » prêtres musulmans appellent les Turcs à la prière. Vous entrez dans la ville vous ne voyez que des maisons basses aux murs recouverts de terre.

...vous remarquez que les artisans d'un même métier sont groupés dans la même rue. Ici, vous trouvez les forgerons auxquels il vous faut voir l’installation rudimentaire : une enclume un peu boiteuse posée à terre au milieu de la boutique, une forge où brûle du charbon de bois activé dans sa combustion par un petit soufflet pareil à celui de nos cuisinières. L’étau est ras de terre et l’ouvrier qui y travaille, ainsi qu'à la forge, se place dans une fosse de sa hauteur. Quelques morceaux de fer de droite et de gauche, deux ou trois marteaux, quelques vieux outils, voilà l’atelier du forgeron turc. Pour le maréchal ferrant, les clous dont il se sert sont forgés avec des débris de fer, aussi on trouve toutes les formes de ferrures de leurs chevaux et ânes. Plus loin ce sont les cordonniers aussi mal montés que les autres ; plus loin encore les menuisiers qui n’ont même pas un morceau de bois dans leur atelier. Comme outil principal, c’est l’herminette à mains leur sauveur. A coté, les chaudronniers qui frappent sans cesse sur leur cuivre ayant du mal à faire la forme voulue. Puis les tailleurs eux aussi installés à l’ancienne mode et enfin, tous les métiers sont pareils. Il est à remarquer qu’ils n’ont aucune invention moderne pour les aider dans leurs travaux. Les cafés, les restaurants sont d’aspect peu encourageant pour les quelques voyageurs qui peuvent y venir. Les tables sont boiteuses, les chaises bancales, les assiettes et verres...

L'ensemble du texte est assez ironique et dévalorisant pour les Turcs. Il décrit un pays ruiné par de longues années de guerre qui l'ont privé de ses hommes les plus dynamiques, une économie détruite, et des quartiers Arméniens en ruines. Il exprime aussi les sentiments de supériorité des jeunes officiers de l'époque, peu conscients et peu respectueux des différences culturelles. Les documents trouvés au Service Historique de la Défense montrent que les officiers supérieurs, plus âgés, formés au Maroc par le Maréchal Lyautey et le Général Gouraud, avaient un grand respect et une certaine admiration pour l'Islam et la culture turque.

A travers les similitudes et les différences que présentent ces cahiers, ainsi qu'en tenant compte de ce que raconte le Commandant Mesnil dans son rapport, on peut se faire une idée de ce que représentent ces récits.
Les prisonniers recevaient un peu d'argent de l'armée française, que les Turcs acceptaient de leur distribuer. Des commerçants turcs venaient au camp proposer leurs produits à des prix bien au dessus du marché. Les prisonniers pouvaient ainsi acheter quelquefois un peu de nourriture pour compléter leur maigre régime, quelquefois des objets pour améliorer leur confort, quelquefois des cahiers, portes-plumes et encre. L'un d'eux a même trouvé des crayons de couleur qu'Elie a pu utiliser. Il semble que chacun était libre d'avoir ou non un cahier et de le remplir comme il voulait. Nos grand-pères étaient peu instruits. Comment allaient-ils raconter à leur proches ces évènements si difficiles qu'ils vivaient? Des textes circulaient dans le camp, écrits par de jeunes sous-officiers issus de milieux cultivés. Les soldats qui leur étaient proches pouvaient les copier. La Compagnie d'Elie était à Marache, et l'un des officiers a un peu exprimé la douleur de l'effroyable siège...
Malgré tout, Elie aimait la vie, et il aimait beaucoup chanter. Il a copié les paroles de nombreuses chansons.


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