Au XVIème siècle, par le jeu des héritages, un homme domine l'Europe, c'est Charles Quint. Né en 1500, il n'a que 6 ans quand son père meurt. Il hérite alors des Pays Bas. Puis, à la mort de son grand-père maternel Ferdinand d'Aragon, en 1516, il est proclamé roi de Castille et d'Aragon. Il règne ainsi, non seulement sur l'Espagne, mais aussi sur les possessions espagnoles en Amérique ou au Sud de l'Italie. En 1519, c'est son grand-père paternel, Maximilien Ier qui décède. Les grands électeurs de l'Empire Germanique le choisissent comme empereur.
Toute l'Europe est alors sous la domination de Charles Quint. Toute? Non, il reste quelques petits ilôts. La France, l'Angleterre, et quelques républiques ou duchés dans le Nord de l'Italie: Venise, Milan, Gênes, Rome...
En France, François Ier arrive au pouvoir en 1515, et dans l'empire Ottoman, Soliman le Magnifique succède à son père en 1520. Les deux hommes sont inquiets de la formidable puissance de Charles Quint et de sa famille, les Habsbourg, à qui Charles délègue une partie de son pouvoir.
Pour éviter de disparaître, François essaie d'étendre son royaume vers l'Italie. Il revendique le Duché de Milan. Mais en 1525, il est fait prisonnier à Pavie. Dans son logement étroit et très surveillé de Madrid, le captif de Charles Quint est malade et près du désespoir. Louise de Savoie, sa mère, qui assure la régence prend l'initiative d'envoyer une embassade au Sultan d'Istanbul. L'ambassadeur, porteur d'une lettre de la régente et d'une autre de François Ier, reçut du Sultan la réponse suivante:

«Lui [Dieu] est l'élevé, le riche, le généreux, le secourable.
« Moi qui suis, par la grâce de celui dont la puissance est glorifiée et dont la parole est exaltée, par les miracles sacrés de Mohammed (que sur lui soient la bénédiction de Dieu et le salut), soleil du ciel de la prophétie, étoile de la constellation de l'apostolat, chef de la troupe des prophètes, guide de la cohorte des élus, par la coopération des âmes saintes de ses quatre amis Aboubekr, Omar, Osman et Ali (que la satisfaction de Dieu soit sur eux tous), ainsi que de tous les favoris de Dieu, moi, dis-je, qui suis le sultan des sultans, le souverain des souverains, le distributeur de couronnes aux monarques de la surface du globe, l'Ombre de Dieu sur la terre, le sultan et le Padichah de la mer Blanche, de la mer Noire, de la Roumélie, de l'Anatolie, de la Caramanie, du pays de Roum, de Zulkadir, du Diarbekr, du Kurdistan, de l'Azerbeidjan, de la Perse, de Damas, d'Alep, du Caire, de La Mecque, de Médine, de Jérusalem, de toute l'Arabie, de l'Yémen et de plusieurs autres contrées que mes nobles aïeux et mes illustres ancêtres (que Dieu illumine leurs tombeaux) conquirent par la force de leurs armes et que mon auguste majesté a également conquise, avec mon glaive flamboyant et mon sabre victorieux, sultan Suleiman-Khan, fils de sultan Selim-Khan, fils de sultan Bâyezîd-Khan,
« Toi qui es François, Roi du pays de France, vous avez envoyé une lettre à ma Porte, asile des souverains, par votre fidèle agent Frankipan, vous lui avez aussi recommandé quelques communications verbales; vous avez fait savoir que l'ennemi s'est emparé de votre pays, et que vous êtes actuellement en prison et vous avez demandé ici aide et secours pour votre délivrance. Tout ce que vous avez dit ayant été exposé au pied de mon trône, refuge du monde, ma science impériale l'a embrassé en détail, et j'en ai pris une connaissance complète.
« II n'est pas étonnant que des empereurs soient défaits et deviennent prisonniers. Prenez donc courage, et ne vous laissez pas abattre. Nos glorieux ancêtres et nos illustres aïeux (que Dieu illumine leur tombeau) n'ont jamais cessé de faire la guerre pour repousser l'ennemi et conquérir des pays. Nous aussi nous avons marché sur leurs traces. Nous avons conquis en tout temps des provinces et des citadelles fortes et d'un difficile accès. Nuit et jour notre cheval est sellé et notre sabre est ceint.
« Que Dieu très-haut facilite le bien ! A quelque objet que s'attache sa volonté, qu'elle soit exécutée! Du reste, en interrogeant votre susdit agent sur les affaires et les nouvelles, vous en serez informé. Sachez-le ainsi.

« écrit au commencement de la lune de rebiul-akhir 932 [1526] à la résidence de la capitale de l'empire, Constantinople la bien gardée . »
Cité par André Clot

photo de voyage

Les contacts n'en restent pas là. Les stratèges dialoguent, même si la lenteur des communications rend leur tâche difficile. Voici ce que raconte André Clot, un historien biographe de Soliman le Magnifique:

Pendant l'été de 1533, alors que François Ier se rendait à Marseille pour y rencontrer le pape Clément VII, un envoyé de Barberousse vint le voir au Puy-en-Velay. Il amenait avec lui un certain nombre de prisonniers français encore enchaînés qu'il libéra en présence du roi, ce qui fit à celui-ci un « très grand plaisir ». Il lui apportait de somptueux cadeaux parmi lesquels un lion. Un peu plus tard, un ambassadeur de Soliman arrivait aussi en France. Il venait demander au roi de ne pas conclure la paix avec l'empereur « car le sultan allait contraindre celui-ci à lui rendre tout ce qu'il lui avait pris durant sa captivité et même, si le roi voulait devenir empereur, à l'aider en lui envoyant une armée suffisante ». C'était aller un peu vite François n'en demandait pas tant, mais les relations franco-turques restaient au beau fixe. Le grand vizir Ibrahim constatait : « Le roi de France est en paix et concorde avec nous, comme un frère de l'empereur des Turcs... » Et François aurait dit au pape que non seulement il ne s'opposerait pas à l'invasion de la Chrétienté par le Turc mais qu'il y contribuerait autant que possible pour pouvoir récupérer ce qui lui appartenait « et qui a été usurpé par l'empereur ».

Plus tard,

Les Ottomans débarquèrent à Marseille en octobre 1534. C était la première fois que des Français voyaient des navires de guerre turcs. Les habitants furent effrayés par ces étrangers bizarrement accoutrés qui parlaient une langue incompréhensible et ne buvaient pas de vin. Rien de fâcheux cependant n'arriva pendant le séjour des Musulmans et l'ambassade gagna Chatellerault où était le roi François, puis l'accompagna à Paris. On reçut les Turcs avec de grandes solennités; de la réserve aussi, de la part des membres du clergé et de Catholiques outrés des honneurs que l'on faisait aux Infidèles Mais François n'en était guère ému.
André Clot

Les relations ne sont pourtant pas toujours au beau fixe, car François est un Roi Très Chrétien, qui ne peut échapper à l'influence du Pape!

Charles Quint avait mis à profit l'absence du sultan pour frapper un grand coup destiné à rétablir la liberté de navigation en Méditerranée et, surtout, à montrer à l'Europe que le défenseur de l'Europe, c'était lui et non le Français, allié de l'Infidèle. C'est alors qu'il prit La Goulette, puis Tunis et que le bruit courut qu'il projetait de porter ses armes jusqu'en Grèce et même jusqu'à Constantinople. Plus encore, il avait réussi à jeter un froid entre Soliman et François qui au moment de l'affaire de Tunis était demeuré neutre. Le sultan aurait à cette occasion dit à l'ambassadeur de France : « Comment pourrais-je me fier à votre roi quand il se déclare toujours le défenseur de la foi chrétienne et promet toujours plus qu'il peut tenir ? »
André Clot

Le texte du traité

Malgré tout, l'alliance avec la France intéresse le Grand Seigneur. En 1535, il signe avec l'ambassadeur de France à Istanbul un traité qui sera connu sous le nom de "Capitulations".

AU NOM DE DIEU TOUT- PUISSANT soit manifeste à un chacun, comme en l'an de Jésus-Christ mil cinq cent trente et cinq, au mois de février, et de Mahomet neuf cent quarante-un en la lune de [...], se retrouvant en l'inclite cité de Constantinople, le sieur Jehan de La Forest, secrétaire et ambassadeur de très excellent et très puissant prince François, par la grâce de Dieu, roi de France très-chrétien, mandé au très puissant et invincible Grand Seigneur, sultan Soliman, empereur des Turcs, et raisonnant avec le puissant et magnifique seigneur Ibrahim , cherlesquier soltan (c'est lieutenant général d'exercite) du Grand Seigneur, des calamités et inconvénients qui adviennent de la guerre, et au contraire du bien, repos et sûreté qui procèdent de la paix, et par ce connaissant combien l'un est de préférer à l'autre, se fait chacun d'eux fort des susdits seigneurs leurs supérieurs, au nom et honneur desdits seigneurs, sûreté des états et bénéfice de leurs sujets, ont traité et conclu les chapitres et accords qui s'ensuivent.
Premièrement, ont traité, fait et conclu, traitent, font et concluent, bonne et sûre paix et sincère concorde au nom des susdits Grand Seigneur et roi de France, durant la vie de chacun d'eux, et pour les royaumes, seigneuries, provinces, châteaux, cités, ports, échelles , mers, îles et tous les lieux qu'ils tiennent et possèdent à présent et posséderont à l'avenir, de manière que tous les sujets et tributaires desdits seigneurs qui voudront, puissent librement et sûrement, avec leurs robes et gens, naviguer avec navires armés et désarmés, chevaucher, venir, demeurer, converser et retourner aux ports, cités et quelconques pays les uns des autres, pour leur négoce, mêmement pour fait et compte de marchandise.
Item. Que lesdits sujets et tributaires desdits seigneurs pourront respectivement acheter, vendre, changer, conduire et transporter par mer et par terre d'un pays à l'autre toutes sortes de marchandises non prohibées en payant les accoutumées et antiques daces et gabelles ordinaires seulement, à savoir, les Turcs au pays du Roi comme payent les Français, et lesdits Français au pays du Grand Seigneur comme payent les Turcs, sans qu'ils puissent être contraints à payer aucun autre nouveau tribut, imposition ou angarie .
Item. Que toutes fois que le roi mandera à Constantinople ou Péra et autres lieux de cet Empire un baille , comme de présent il tient un consul en Alexandrie, que lesdits bailles et consuls soient acceptés et entretenus en autorité convenante, en manière que chacun d'eux en son lieu et selon leur foi et loi, sans qu'aucun juge, cadi , sousbassy , ou autre en empêche, doive et puisse ouïr, juger et terminer tant en civil qu'en criminel toutes les causes, procès et différends qui naîtront entre marchands et autres sujets du roi. Seulement et au cas que les ordonnances et sentences desdits bailles et consuls ne fussent obéies, et que pour les faire exécuter ils requissent les sousbassy ou autres officiers du Grand Seigneur, lesdits sousbassy et autres requis devront donner leur aide et mainforte nécessaire, non que les cadis ou autres officiers du Grand Seigneur puissent juger aucuns différends desdits marchands et sujets du roi, encore que lesdits marchands le requissent, et si d'aventure lesdits cadis jugeaient, que leur sentence soit de nul effet.
Sources d'histoire de la France moderne – XVIe, XVIIe, XVIIIe siècle – Larousse – 1994 – p 188

Ce traité, conclu pour durer "la vie de chacun d'eux", n'a peut-être pas été ratifié (d'après Gilles Veinstein, Histoire de l'Empire Ottoman). Plus tard, il est renégocié et reconduit par les successeurs de François Ier.

Sous l'effet de l'alliance politique et militaire entre Süleymân et François Ier, de premières « Capitulations » furent négociées en 1536 entre Ibrâhîm Pacha et l'ambassadeur Jean de La Forêt, mais elles ne semblent pas avoir été ratifiées. En revanche, les Capitulations de 1569 jetèrent les bases juridiques de la présence française dans le Levant : les sujets du roi acquitteraient « les taxes ordinaires selon les coutumes ordinaires d'entrée » (soit un droit de douane limité à 5% ) et seraient placés sous la protection de leur ambassadeur et de leurs consuls établis à Istanbul, Alexandrie, Tripoli de Syrie et Alger. Dès lors, surtout après la guerre osmano-vénitienne de 1570-1573, les marchands français commencèrent à supplanter les Vénitiens dans le commerce de l'empire. Mais de sérieux concurrents ne tardèrent pas à apparaître : commerçant dans un premier temps sous pavillon français, Anglais et Hollandais obtiendront du sultan leurs propres capitulations : les premiers dès 1580 et 1583 (la Levant Company étant créée en 1581); les seconds attendront jusqu'en 1612.
Gilles Veinstein

André Clot va plus loin:

Au début du XVIIe siècle, la France obtiendra l'autorisation de protéger les pèlerins chrétiens allant à Jérusalem, ce qui lui assurera un protectorat de fait puis de droit sur les Catholiques, personnes et biens, des pays soumis au sultan, en particulier sur les Lieux saints. De ce jour date la tradition, constamment maintenue par tous les régimes que la France a connus, de défendre la cause des Chrétiens d'Orient.
Le traité était ouvert aux autres nations chrétiennes. Certaines — l'Angleterre, la Hollande — obtinrent à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle des capitulations qui leur accordèrent les mêmes avantages. Il n'y eut bientôt plus de nation privilégiée mais, en 1581, lors du renouvellement des capitulations, un article stipula que l'ambassadeur du roi de France aurait la prééminence sur ceux de tous les autres souverains d'Europe.
André Clot



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