Les colonies

Depuis la découverte de l'Amérique, la France a des colonies. Que représentent-elles pour le petit peuple des paysans auquel appartenaient Elie et Florentine? Je ne suis pas historienne et je ne prétends pas répondre à la question. J'ai cependant retrouvé quelques documents et rassemblé quelques souvenirs de ce que disaient les vieux de mon enfance. De quoi se faire une idée...
Dans les campagnes de France, chacun connaissait quelques personnes parties aux colonies: un cousin, un voisin, le fils d'un client du marché... Les motivations pour quitter le sol natal étaient diverses. Il y avait les fonctionnaires, instituteurs, gendarmes, militaires de carrière, infirmières. Ceux-là ne courraient pas de grands risques et bénéficiaient d'avantages pour leur carrière. Il y avait des religieux qui voulaient convertir les infidèles. Il y avait des salariés d'entreprises privées qui partaient sur des chantiers encadrer la main-d'oeuvre locale. Et il y avait des aventuriers, qui n'arrivaient pas à trouver leur place dans la société française. Il faut dire que la mentalité de l'époque était assez peu tolérante. Les erreurs de jeunesse étaient peu admises. Il fallait rentrer dans le moule étroit de la morale, religieuse ou laïque, et celui qui s'en écartait pouvait être exclu de sa famille, de son village, et avoir de grandes difficultés à trouver un travail qui respecte sa dignité.
Le mépris pour les “indigènes” n'était pas systématique. Dans mon enfance, après la deuxième Guerre Mondiale, Hitler ayant poussé jusqu'à l'absurde et au crime les théories racistes, ils étaient de plus en plus nombreux ceux qui pensaient que les habitants des colonies avaient la même intelligence et les mêmes capacités que notre peuple. Ne l'avaient-ils pas montré dans les combats où Tirailleurs Sénégalais et Tirailleurs Algériens ont joué un rôle si important?!
Elie aussi appréciait les hommes venus d'Afrique pour la Campagne de Cilicie en 1919. Il a combattu avec eux, et il a partagé leur sort de prisonniers.

La décolonisation restait pourtant difficile à accepter. Les colonies, on le savait bien, c'était là où on trouvait nos matières premières, le bois, les métaux rares... Comment ferions-nous si on ne les avait pas? On appréciait particulièrement le chocolat et le café qui apportent énergie, dynamisme, douceur de vivre. Et pendant la première guerre mondiale, les colis qu'on envoyait aux prisonniers étaient pleins de fruits secs et de chocolat venus des colonies.

Ma marraine a retrouvé dans un grenier un gros livre dans lequel étaient reliés tous les numéros de "L'Univers Illustré" de novembre 1865 à 1866. La photo 1 montre la une du 26 novembre 1865, illustrée avec la révolte des nègres de la Jamaïque. Pourquoi ce gros livre était-il dans la métairie où Elie a grandi? D'après ma marraine, les métayers ne lisaient pas ces revues, trop chères pour eux. Mais peut-être les petits propriétaires tels que les parents de Florentine les lisaient-ils. Sinon, c'est un exemplaire qu'un voisin plus riche a donné tardivement aux enfants du métayer. Comment savoir?

Oeuvre de la Ste Enfance
Oeuvre de la Ste Enfance

J'ai sélectionné quelques articles qui me paraissent significatifs de la mentalité de l'époque:
Description de Tunis
Exploration au Niger
Exécution d'un assassin au Japon
Les nègres du Soudan

Les missions

Dans les papiers et dans les missels de Florentine, j'ai trouvé des documents concernant l'Oeuvre de la Sainte Enfance.
Le Petit Almanach de l'Ecolier de l'année 1907 (photo 2) publiait un article par lequel Florentine pouvait connaître l'Oeuvre de la Sainte Enfance:

Les religieuses de la Ste-Enfance (1907)

II y a plus d'un demi siècle — c'est exactement en 1843, - qu'un homme de bien, Mgr de Forbin-Janson, s'adressa aux enfants d'Europe et d'Amérique et leur demanda de l'argent pour sauver tous les mignons martyrs de leur âge, chez les Chinois et ailleurs.
Que demandait-on?
Pas beaucoup d'argent : un sou par mois. Mais comme il y avait, même à cette époque-là, beaucoup d'enfants ayant bon cœur, cela fit beaucoup de sous et l'Oeuvre de la Sainte-Enfance fut fondée.
Les enfants français s'inscrivirent les premiers, puis les enfants belges, en tête desquels figurèrent les jeunes princes royaux, puis l'Autriche et l'Espagne apportèrent à l'œuvre de salut l'obole d'innombrables petites mains.
C'est ainsi que ces vaillants et infatigables mendiants reçurent la première année, en petits sous, 23,000 francs. Quelques, années plus tard, l'universelle collecte auprès des enfants produisit 760.000 francs! On s'habitue à être charitable et bon; et aujourd'hui c'est par millions de francs que se chiffre la récolte des sous.
Et cet argent est si bien employé qu'il semble vraiment qu'il y en a davantage encore. Songez donc que 171 missions, - 19 pour l'Amérique et pour l'Océanie, 35 pour l'Afrique, 117 pour l'Asie, - vont chercher aux quatre coins du monde les enfants malheureux pour les enlever à leur malheur, et répartissent leur précieuse cueillette vivante dans plus de six mille maisons : orphelinats, écoles, fermes, ateliers, ouvroirs.
Dans ces asiles se renouvelle chaque année une population de plus de 180,000 enfants, pauvres êtres arrachés au caprice sanguinaire, à la misère, à la superstition, et pour qui la vie sera désormais juste, c'est-à-dire douce. Arrachés dès leur enfance à la cruauté de leurs parents, ils sont élevés par les Sœurs de la Sainte-Enfance, qui s'occupent de leur trouver des ressources ; dès qu'ils sont assez grands, ils reçoivent un peu d'instruction et apprennent un métier manuel, qui leur permettra, lorsqu'ils en auront l'âge, de travailler pour gagner leur vie et fonder une nouvelle famille sur une base plus morale.

Cet article est illustré par la photo 3 qui montre de très studieux enfants africains. Si aujourd'hui il semble évident que les enfants de tous pays soient capables d'apprendre, dans le contexte de 1907, beaucoup étaient convaincus que les "nègres" étaient inférieurs et incapables de s'instruire.
En 1907, les sœurs étaient très nombreuses. En France comme ailleurs, elles étaient souvent des infirmières, des institutrices, des éducatrices à bas prix. Leur niveau de formation était largement insuffisant pour les responsabilités qu'elles devaient assumer. Cependant, certaines faisaient du bon travail. Elles étaient encadrées par des supérieures qui faisaient confiance aux enfants les plus pauvres, quelle que soit la couleur de leur peau.

Florentine payait son obole régulière pour

Sauver la vie aux enfants Infidèles abandonnés, leur procurer la grâce du Baptême ainsi que le bienfait d'une éducation chrétienne, et racheter de pauvres petits nègres.

Les photos 4 à 7 montrent les images qu'elle recevait en remerciement.

Les Annales de l'Œuvre (photo 8) s'adressaient plutôt à ses parents. Il y avait un abonnement pour 12 donateurs. C'est sans doute pourquoi je n'ai retrouvé qu'un numéro, d'août 1910. J'ai choisi deux lettres publiée dans ce numéro:

Sœur Raisin de la mission du Tche-Kiang, en Chine,
Monseigneur Simon vicaire apostolique du Fleuve Orange (Afrique du Sud).

A travers ces lettres, on peut constater que les religieux français partaient dans des missions hors des colonies françaises. Il y avait des missions de ce type en Cilicie et dans tout l'Empire Ottoman. Le témoignage du Père Materne-Mure montre qu'il se sentait en milieu hostile dans un pays très instable. Je n'ai malheureusement pas trouvé de textes à propos de la Cilicie ou des Arméniens dans le seul numéro des Annales que je possède. Je ne doute pas que Florentine trouvait là des informations détaillées et alarmantes sur le pays où était parti Elie.

A la bibliothèque Nubarian, à Paris, j'ai consulté les vieux numéros de la revue Pro-Armenia, dans laquelle Jean Jaurès ou Anatole France prenaient la défense des Arméniens qu'ils savaient menacés. J'ai pris quelques notes. Par exemple, dans le numéro du 10 décembre 1901, il y a un article du Docteur Loufti sur "Le service sanitaire en Turquie". Il signale une épidémie de variole à Alyé, Akseki, Kash, Elmalou, sous-préfectures d'Asie Mineure:

Tous les jours les médecins dans leurs rapports, me signalaient le décès de cent ou deux cents enfants, chrétiens ou musulmans. Dans les prisons, la moitié des détenus meurent.

C'est dans ce contexte que les soldats du 412ème RI sont partis découvrir la Turquie en 1919. C'est dans ce contexte qu'ils ont découvert leurs frères d'armes, Tirailleurs Algériens ou Sénégalais, et qu'ils ont commencé à réfléchir aux théories racistes largement admises à l'époque. Tous ont été impressionés par le courage, la loyauté et l'intelligence des Tirailleurs Sénégalais. Elie nous a toujours exprimé beaucoup de respect pour les hommes noirs, comme pour les hommes de toutes origines. Respect, mais non naïveté: la petite fille que j'étais devait se méfier des messieurs inconnus de toutes couleurs, surtout quand ils se faisaient très gentils..


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