Au XVIIème siècle, l'Empire Ottoman s'étend de la Grèce à l'Algérie, contrôlant une grande partie du pourtour de la Méditerranée.
Dans son livre consacré à Louis XIV, Ernest Lavisse, un grand historien français, décrit le commerce en Méditerranée. L'ouvrage d'Ernest Lavisse a été écrit en 1906. Il fait encore référence car l'historien s'appuie sur les sources d'époque pour écrire son livre.
Pour faciliter la lecture, précisons que les barbaresques sont les habitants du Maghreb. "La Porte" est le terme qui désigne le Sultan d'Istanbul et ses ministres. Les Echelles du Levant sont les villes de l'Empire Ottoman où la France a des activités commerciales et un consulat. Elles sont définies par les Capitulations, accord signé par François Premier et Soliman le Magnifique. En effet, commerce et politique sont étroitement liés.

Au temps d'Henri IV, qui avait repris les bonnes relations avec la Porte, notre commerce au Levant était considérable : on l'évaluait, avec quelque exagération, à 30 millions ; il employait 1 000 vaisseaux. Au temps de Mazarin, il était ruiné ; d'après un état de la marine dressé en 1664, la Provence n'expédiait aux échelles que 30 bâtiments.
Le dépérissement de la marine laissait la mer libre au brigandage des trois états pirates, Alger, Tunis, et Tripoli. Leurs flottes tenaient la mer et bloquaient les côtes de Provence, où des tours, de distance en distance, signalaient aux riverains par des feux de nuit la présence des corsaires. En 1662, 18 galères barbaresques étaient à demeure aux îles d'Hyères. être pris par les corsaires était une aventure à laquelle on s'attendait dès qu'on se risquait sur la Méditerranée. Il y avait des règles établies à Alger pour la vente et pour le rachat des captifs, et des ordres religieux se vouaient à la rédemption des esclaves chrétiens. Les prises donnaient lieu à un grand commerce régulier que se disputaient à Livourne les juifs et les chrétiens. La piraterie était donc le régime de la Méditerranée.
Marseille, presque abandonnée à elle-même, semblait un Etat sous la lointaine autorité du roi de France, comme étaient Alger, Tunis et Tripoli, sous la lointaine autorité du sultan. Elle était en relations diplomatiques avec les Barbaresques, et, dans les intervalles des guerres, elle échangeait avec eux des ambassades et des cadeaux. Le dey d'Alger, la considérait comme la cité maîtresse de la Provence.
Ernest Lavisse

Voici ce qu'on échange:

Les marchands étrangers doivent tenir compte de nombreuses prohibitions à l'exportation décrétées par les Ottomans pour des raisons militaires et par souci de protéger la consommation intérieure. Sont assimilés à des « marchandises stratégiques » les armes, les chevaux, la poudre, l'or, l'argent, le cuivre, le plomb, le fer, le soufre, les peaux et les cuirs aussi bien que les céréales, les légumes, la cire, la laine ou le coton. Néanmoins, ces interdictions ne sont pas absolues : des licences d'exportation sont accordées quand l'abondance de la production le permet — pour le blé, en particulier — ; par ailleurs, la contrebande est active - notamment, là encore, celle du blé —, facilitée par le dédale difficile à contrôler des côtes et des îles, comme par la corruption des agents locaux. Au total, les principales acquisitions des marchands « francs » sont les suivantes : soie, laine, coton, blé, fil, tissus, tapis, ainsi qu'épices, drogues et parfums obtenus en Syrie et à Alexandrie.
De son côté, l'empire reçoit des Occidentaux des draps de laine, de la quincaillerie d'Europe centrale, du papier, de l'étain et de l'acier anglais; de la monnaie d'argent surtout, que le sultan exempte de droits d'entrée, et par laquelle ses partenaires comblent le déficit de leurs échanges.
Gilles Veinstein dans Histoire de l'Empire Ottoman photo de voyage

Ce sont là les débuts d'un commerce international lointain, difficile à mettre en place et à contrôler!

Tel était alors le délabrement du royaume de France. Ce qui restait de commerce au Levant était accablé par les contributions de toutes sortes. En 1642, Marseille écrit à un ministre :
« Considérez, Monseigneur, s'il vous plaît, et, au nom de Dieu, portez votre pensée aux moyens de mettre en liberté notre commerce, qui se trouve chargé de plus de 12 à 13 p. 100 par toutes les échelles, sans compter les droits du Grand Seigneur. »
Ces droits du Grand Seigneur étaient de 5 p. 100, tandis que les Anglais avaient obtenu de ne payer que 3 p. 100. Marseille avait été longtemps port franc ; les marchandises du Levant y étaient entreposées, et les commerçants du Nord venaient les y chercher, apportant en échange les produits de leurs pays. Le port fut encombré de droits énormes, perçus, les uns par la ville pour l'acquittement de ses dettes, et les autres par le Roi. Le droit de 50 sous par tonneau acheva de ruiner la franchise. En 1665, les Marseillais représentent que, si on ne la leur rend, leurs négociants, « pour éviter des vexations incroyables, seront obligés d'aller faire leurs achats à Gênes et à Livourne, pour les transporter de là à droiture en Espagne ». On calculait qu'une marchandise, après qu'elle avait acquitté les impositions, royales et autres, se trouvait grevée de 30 p. 100, auxquels s'ajoutaient encore 15 p. 100 d'assurances et de contributions extraordinaires. De plus, si le Roi entreprenait un armement contre les pirates, il y faisait contribuer les commerçants des villes qui trafiquaient avec le Levant. S'il négociait avec les Barbaresques, les frais des ambassades à Tunis, Alger et Tripoli, étaient mis à la charge de Marseille. Lorsque Henri IV envoya son premier ambassadeur à Constantinople, il n'avait pas de quoi le payer; il lui accorda un droit extraordinaire de 2 p. 100 sur les marchandises chargées aux échelles.
Ernest Lavisse

Colbert essaie d'encourager la formation de sociétés privées spécialisées dans le commerce avec l'Empire Ottoman. Mais la piraterie est très forte en Méditerranée. Les essais de Colbert sont sans succès.

Mais, en 1670, à Paris, rue du Mail, des agents et familiers de Colbert 18 intéressés, dont 16 Parisiens et 2 Marseillais, fondèrent la Compagnie française du Levant. Quatre de ses directeurs, résidant à Marseille, dirigeaient les affaires, mais informeraient chaque semaine leurs collègues parisiens de ce qui se passerait d'important et attendraient leurs avis; cette obligation empêchait les directeurs de prendre les décisions promptes qui pouvaient être nécessaires, mais Colbert n'aimait pas que rien fût décidé loin de lui. La compagnie ne reçut pas de monopole — l'expérience avait démontré à Colbert que le monopole était un mauvais expédient —, mais le Roi promit aux associés de grosses primes, et qu'il ferait escorter leurs bateaux par ses navires. Colbert espérait que la compagnie tuerait la concurrence des particuliers, ou que, tout au moins, il arriverait par cet intermédiaire a diriger le commerce de la Méditerranée. Il voulait surtout remplacer l'achat contre argent des produits du Levant par un échange contre les produits de nos manufactures. Il reprochait aux Marseillais l'exportation de l'argent, ce crime « puni de mort par les anciennes lois ». Marseille, disait-il, est l'endroit « par où s'écoule dans les pays étrangers une bonne partie de l'argent que l'industrie des artisans et des marchands des autres provinces y attire ». Il ne voulait pas comprendre que les Marseillais, qui allaient acheter aux échelles des soies, des cotons, des laines et des cuirs, fournissaient nos manufactures de matières premières. Il ne voulait pas savoir qu'étant les principaux pourvoyeurs de l'Espagne en marchandises d'Orient, ils prenaient en ce pays l'argent qu'ils portaient au Levant. Tout l'argent, il voulait le garder en France, et il disait, indigné que les Marseillais voulussent conserver leurs anciennes habitudes : « Les petits marchands de Marseille ne croyant pas qu'il y ait d'autre commerce que celui qui se passe dans leurs boutiques, renverseraient volontiers tout le commerce général sous l'espérance d'un profit présent et particulier qui les ruinerait dans la suite. » Les défenses de transporter de l'argent hors du royaume « à peine de la vie » furent renouvelées. Les vaisseaux de guerre arrêtèrent pour les fouiller les bateaux qui allaient au Levant.(...)

Après la mort de Colbert, plusieurs compagnies du Levant seront essayées encore, qui ne réussiront pas mieux que la première. En 1698, on reparla d'en établir une, mais M. de Lagny, alors directeur général du commerce, écrivait au successeur de Colbert : « Plus j'y ai pensé, moins j'ai trouvé que l'on pût ni dût mettre le commerce du Levant en compagnie. » Sans doute, ce commerce souffrait de grands désordres, mais ce ne serait pas « la régie des directeurs, agents et commis d'une compagnie » qui remédierait au mal ; il fallait guider les marchands par un bon règlement, et les laisser faire. A la fin du siècle, le commerce des particuliers se rétablissait ; Colbert était condamné par l'expérience.
En somme, il n'est parvenu ni à fermer la France aux marchands étrangers, ni à s'approprier le commerce du monde; aucune de ses compagnies n'a prospéré, sa politique impérialiste s'est effondrée sous ses yeux. Pourtant toute sa grande peine n'a pas été perdue.
Le droit de 50 sous par tonneau et les primes données à nos armateurs ont ranimé notre marine marchande. En 1662, une quarantaine seulement de bateaux français entraient dans les ports de Hollande ; en 1670, une bonne partie de nos marchandises y était portée sous notre pavillon. La Compagnie des Indes orientales avait été obligée d'acheter ses premiers bateaux en Hollande ; en 1671, 70 bâtiments des diverses compagnies furent construits en France. L'importation chez nous des marchandises hollandaises a diminué, tandis que l'exportation en Hollande de nos vins et de nos eaux-de-vie a duré, malgré la guerre, et paraît même s'être accrue.
La Compagnie du Nord n'a pas réussi mieux que les autres, mais Colbert a conclu d'utiles traités de commerce avec le Danemark et la Suède, et peut-être cette société a-t-elle contribué à initier notre commerce au grand trafic du Nord. A Hambourg, Lübeck, Dantzig, Riga, comme en Danemark et en Suède, nous exportions des vins, des eaux-de-vie, du sel, du papier, des étoffes, des épiées de l'Inde ; nous y prenions, au lieu de les recevoir par la Hollande, les matières nécessaires aux constructions navales.
La France avait depuis longtemps un grand commerce avec l'Espagne. Nos paysans du Midi allaient y faire la moisson ; presque toute l'industrie et une bonne part du commerce étaient en mains françaises. L'Espagne avait interdit les manufactures dans ses colonies, et, comme elle-même ne travaillait pas, les nations laborieuses fournissaient l'Empire espagnol de tous les objets qui lui étaient nécessaires. Leurs vaisseaux débarquaient la marchandise dans des ports espagnols désignés à cet effet ; l'Espagne en gardait une partie, et le reste était embarqué sur des galions aux soins d'un intermédiaire espagnol. Les galions ramenaient des bois de teinture, de la cochenille, de l'indigo, du cacao, des perles, et surtout des lingots et des monnaies. Sur ces « retours », l'intermédiaire payait les marchands étrangers. La part de la France était d'une douzaine de millions dans ce commerce évalué à 40 millions de livres.
La réforme, même imparfaite des consulats, et la meilleure police de la Méditerranée ont préparé le réveil du commerce du Levant. La Compagnie des Indes orientales a fait connaître aux marchands de France des routes ignorées, ou connues seulement de quelques aventureux, vers les riches marchés d'Asie. Enfin Colbert a donné une activité sérieuse au commerce de la France avec ses colonies.
Ernest Lavisse



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