L'Empire Ottoman en difficulté (1684-1699)

A l'exemple de la France et de l'Angleterre, la plupart des nations européennes occidentales ont obtenu des sultans des Capitulations et elles ont pu installer des consulats dans les principales échelles de l'empire, outre une ambassade à Constantinople. Dans une première période, ces consuls, le plus souvent nommés par les chambres de commerce (Marseille, Londres, Amsterdam), ont pour tâche essentielle de protéger les marchands de leur nation, de servir d'intermédiaires entre ces marchands et l'administration ottomane. Avec le temps, le caractère « officiel » de l'ambassadeur et des consuls (à l'époque de Colbert les consuls sont nommés par le gouvernement) s'affirme de plus en plus : ils ne sont plus de simples défenseurs des marchands, des délégués des chambres de commerce, mais des agents détenteurs de représentativité, des fonctionnaires envoyés par les puissances dans l'Empire ottoman.
D'autre part, la réticence des Turcs à se mêler directement au commerce international a favorisé le développement des comptoirs étrangers dans les échelles et par suite le rôle des intermédiaires grecs, juifs et arméniens, ce qui a entraîné des contacts plus étroits entre étrangers et minoritaires, aux dépens des Turcs. Ces contacts sont d'autant plus effectifs qu'un certain nombre d'emplois, dans les douanes par exemple, sont occupés par des Grecs et plus encore par des juifs, et c'est à eux qu'ont affaire les commerçants étrangers et les capitaines de navire. D'intermédiaire, les juifs vont devenir participants au commerce international, non pas sous leur nom directement, au début, mais en s'associant à des étrangers ou en nolisant des navires anglais et, en particulier pendant la guerre de Crète, vénitiens. Les Grecs, mieux placés sur le marché intérieur, sont en liaison avec les notables et négociants turcs, acheteurs ou revendeurs en province — pour le compte des Occidentaux et de leurs fournisseurs — des marchandises en provenance des rivages interdits de la mer Noire. Ils disposent de navires, sont présents dans nombre de provinces de l'empire et se sentent proches des Européens. On trouve ainsi souvent des Grecs auprès des ambassadeurs ou des consuls comme interprètes ou secrétaires, dont ils deviennent peu à peu les « protégés » : ils bénéficieront au XVIIIe siècle d'un statut officiel de protection et constitueront les « barataires », c'est-à-dire des individus pourvus d'un berât (brevet de protection).
Ainsi, peu à peu, l'implantation occidentale dans les principales échelles de l'empire sur la côte méditerranéenne devient un élément où commerce et politique sont étroitement mêlés. Il ne s'agit bientôt plus de défendre les intérêts des marchands étrangers face à l'administration ottomane, mais bien de se créer localement une clientèle à partir de laquelle pourra être exercée une influence politique. On n'en est pas encore là au XVIIe siècle, d'autant que certains grands-vizirs, voire des gouverneurs de province, sont alors des gardiens vigilants de la prééminence turque et ne tolèrent nullement les tentatives de certains représentants étrangers. Des ambassadeurs français, par exemple, en ont fait la désagréable expérience : le renouvellement des Capitulations des Français n'a été effectué qu'en 1673, et c'est seulement à cette date qu'ils obtiennent l'abaissement des droits de douane de 5 % à 3 %, comme les Anglais, les Hollandais et les Génois. Mais déjà les difficultés financières, la prévarication ouvrent des brèches dans cette rigidité qu'Européens et minoritaires vont exploiter au mieux dans le courant du XVIIIe siècle.
Robert Mantran – L'Etat ottoman au XVIIe siècle: stabilisation ou déclin?
L'Empire en difficulté (1684-1699)


La pénétration étrangère en Orient

Le XVIIIe siècle marque, dans l'histoire de l'Empire ottoman, le début véritable de l'offensive des grandes puissances européennes, tant dans le domaine militaire et diplomatique que dans le domaine économique, sans parler de l'influence qui commence à s'exercer dans les domaines technique et culturel. Aux siècles précédents. Vénitiens, Français, Anglais, Hollandais ont surtout cherché à implanter des relais commerciaux à Istanbul et dans quelques échelles de Levant ; leur initiative s'est limitée à cet aspect, car ils ne sont pas assez puissants, assez redoutables pour tenter une autre pénétration. Si des conflits ont éclaté, ils sont mineurs et marginaux, et même lorsque les Vénitiens — et les Autrichiens - remportent des succès plus marqués à la fin du XVIIe siècle, ces succès sont annulés quelques décennies plus tard.
En revanche, le XVIIIe siècle voit le monde ottoman menacé de diverses façons : sur le plan militaire, Russes et Autrichiens remportent des victoires probantes qui entraînent un recul des frontières de l'empire, sur le plan économique où les Vénitiens ne jouent plus qu'un rôle réduit, Français et, à un degré moindre, Anglais et Hollandais accroissent leur pénétration. Dans quelle mesure le recours par les Ottomans à des médiateurs (français, anglais, hollandais) a-t-il permis à ces médiateurs, en échange des services ainsi rendus, d'obtenir pour leurs commerçants des avantages plus prononcés? Enfin, ils exercent une pression d'un genre nouveau en favorisant certains minoritaires, pression à caractère social qui ultérieurement se transformera en soutien politique.
Robert Mantran – L'Etat ottoman au XVIIIe siècle : la pression Européenne.
La pénétration étrangère.

Grandes puissances et minoritaires dans l'Empire Ottoman

En Méditerranée occidentale et dans tout le Levant les Européens se trouvent face à des négociants établis depuis longtemps, disposant des relais indispensables et de moyens d'action et n'entendant pas être privés de leur rôle indispensable et rémunérateur d'intermédiaires obligés. On constate que les maîtres du commerce local sont des juifs ou des chrétiens (par exemple des Syriens au Caire et à Alexandrie dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle); au-delà des échelles, le trafic des caravanes, les échanges commerciaux sont entre les mains des Arabes pour la Haute Egypte et le Soudan, des Arméniens entre Bagdad et Alep, des Persans de Bagdad en Iran, en Irak, dans le golfe Persique. Plus à l'ouest, les Grecs travaillent non seulement au développement de leur navigation mais aussi à celui de leurs relations avec le pays des Balkans. Salonique devient une de leurs bases les plus actives; se plaçant, suivant les circonstances, sous pavillons russe, vénitien, français, anglais, voire ottoman, ils effectuent un trafic de plus en plus important en Méditerranée centrale et orientale et acquièrent ainsi des fortunes, des moyens d'action qui les incitent à se considérer de moins en moins dépendants des Turcs. Le moment n'est pas loin où ils réclameront leur autonomie, puis leur indépendance. Ils sont de tous les Ottomans ceux qui sont le plus en contact avec les Occidentaux, et ils en tirent une certaine supériorité non seulement économique, mais encore intellectuelle, et des conclusions pratiques sur le rôle qu'ils pourraient jouer dans l'Empire ottoman. Ces idées déboucheront au XIXe siècle sur les mouvements de libération en Serbie, en Grèce et, sous une forme différente, en Egypte.
Dans les échelles, les étrangers utilisent le concours d'intermédiaires qui travaillent également pour eux-mêmes en cherchant à échapper à la sujétion ottomane; des Grecs, des Arméniens, des Syriens chrétiens, des juifs, ceux que l'on appelle les « minoritaires », reçoivent la protection des agents diplomatiques étrangers sous forme de berât, ou brevets de protection. La sauvegarde des privilèges des négociants européens, comme celle des avantages et des situations dont bénéficient certains fonctionnaires ottomans et les intermédiaires, conduit les uns et les autres a la recherche de soutiens, de complicités ou de protections : la conséquence en est, souvent, une ambiance de prévarication et de concession, sauf à Samt-Jean-d'Acre et à Saydâ où le gouverneur Djazzâr Ahmad Pacha impose ses propres vues et commerce directement avec les Français.
L'essentiel de l'économie turque a pour base l'agriculture, productrice de grains, de riz, d'huile, de coton, de peaux, de laine, mais la majeure partie de cette production sert à l'approvisionnement des villes et son acheminement donne lieu à un trafic caravanier ou maritime qui échappe quasi totalement aux étrangers. La production ottomane, faute d'innovations techniques, demeure stagnante en qualité comme en quantité : elle réussit généralement à satisfaire les besoins des populations de l'empire, mais n'est pas toujours à même de répondre aux demandes extérieures de matières premières. Le seul produit au XVIIIe siècle dont le commerce connaît un certain développement est le café d'Arabie (concurrencé, dans la seconde moitié du siècle, par le café d'Amérique); le gouvernement turc a cherché à augmenter ou à maintenir à un haut tarif les droits de douane sur le café : le gouvernement français a réagi et a même obtenu une réduction de ces droits. De même, l'augmentation des droits de douane sur différentes marchandises importées par les Français à Constantinople et à Smyrne a été annulée : la pression européenne n'est pas vaine...
Robert Mantran – L'Etat ottoman au XVIIIe siècle : la pression Européenne.
Grandes puissances et minoritaires.

Economie et politique au XVIIIème siècle

Pendant longtemps, la responsabilité de la stagnation (voire du « déclin », comme l'ont écrit certains) de l'Empire ottoman a été mise sur le compte de l'incurie gouvernementale, de la corruption des grands fonctionnaires de l'Etat, du souci de certains notables de conserver des privilèges antérieurs, de la rigidité de la réglementation, de l'absence de scrupules des marchands, de l'inadaptation des Ottomans aux techniques nouvelles, de l'inexistence d'une marine marchande ottomane à caractère «international». Certes, tout cela est plus ou moins vrai, mais est considéré par un œil occidental dont la vision se fait à sens unique. Car d'un autre côté, il faut noter que certains Ottomans - et non des moindres - ont essayé de promouvoir des réformes, que l'Europe des marchands et des compagnies - l'Europe des Lumières? - se pare de bons sentiments pour mieux camoufler la conquête économique des marchés, l'accaparement des matières premières, la domination politique enfin. Au moins jusqu'en 1774, l'Etat ottoman n'est pas encore une puissance amoindrie de façon irrémédiable, même s'il a subi quelques revers et conclu des traités pas toujours favorables. Il domine le Proche-Orient, offre l'aspect d'un Etat cohérent en dépit de tensions internes, contrôle les voies de communication maritimes traditionnelles qui sont loin d'être abandonnées : il est lui-même un intermédiaire obligé entre l'Europe et l'Asie, et c'est ce rôle d'intermédiaire que les Occidentaux veulent diminuer ou anéantir à leur bénéfice.
Si bien que les problèmes finissent par prendre des aspects plus politiques qu'économiques. Il n'y a pas eu, au XVIIIe siècle, de crise économique à l'intérieur de l'Empire ottoman; il y a, en fait, une différenciation de plus en plus marquée entre les économies d'exportation occidentale et ottomane, qui conduit à une pression de plus en plus grande de la première sur la seconde, d'autant qu'il n'existe pas encore dans les villes de grandes industries créatrices de produits d'exportation; les seules existantes appartiennent à l'Etat et ne créent que des biens non rentables, et les industries locales, aux mains d'artisans, travaillent presque uniquement pour le marché intérieur.
Le savant édifice de réglementations construit au cours des siècles précédents a eu pendant longtemps d'heureuses conséquences en donnant à l'Etat et aux individus un cadre de vie politique et économique, des références précises, des limites aux excès possibles. Malheureusement, il a aussi engendré une sorte de sécurité morale, des habitudes intangibles, bref, une sclérose et une volonté de ne rien modifier, de crainte de voir l'édifice s'écrouler et de remettre ainsi en question des situations acquises.
La guerre russo-turque de 1768-1774 et le traité de Kütchük-Kaynardja sont plus qu'un coup de semonce. De fait, un état d'esprit nouveau va s'installer à la tête de l'empire et permettre de faire démarrer des réformes profondes destinées à donner de l'Etat ottoman une image modernisée : ce sera l'affaire du XIXe siècle.
Robert Mantran – L'Etat ottoman au XVIIIe siècle : la pression Européenne.
Economie et politique.



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