Voici un épisode des relations internationales de la France au temps de Louis XV (roi de France de 1715 à 1774). En juillet 1768, le Duc de Choiseul écrit à l'ambassadeur du Roi à Constantinople.

La France et la question d'Orient
(17 juillet 1768)

Le duc de Choiseul, secrétaire d'état des Affaires étrangères de 1758 à 1761 puis de 1766 à 1770, renforça les liens de la France avec ses alliés traditionnels en Europe orientale (Suède, Pologne, empire ottoman), instruments d'une alliance de revers contre les ambitions conquérantes de la Russie. Dans l'espoir de desserrer l'emprise russe en Pologne, où Stanislas Auguste Poniatowski avait été élu roi en 1764 sous la protection des troupes de Catherine II, Choiseul s'efforça de convaincre l'empire ottoman, inquiet pour sa propre sécurité, à entrer en guerre contre la Russie. Ses instructions furent servies avec zèle par le nouvel ambassadeur français à Constantinople, puisque le Grand Seigneur entra en conflit contre la Russie en octobre 1768.

Source : « Mémoire pour servir d'instructions à M. de Saint-Priest, ambassadeur du Roi à Constantinople, Versailles, 17 juillet 1768 », publié dans Recueil des instructions..., op. cit., t. XXIX, Turquie, éd. P. Duparc, Paris, 1969, p. 457-460.
Bibliographie : Albert Sorel, La Question d'Orient au XVIIe siècle, Paris, 1889;
Robert Mantran (sous la direction de), Histoire de l'Empire ottoman, Fayard, 1989 p. 265-286, 421-425.


LA GUERRE ETRANGèRE peut seule faire cesser les troubles intérieurs de l'Empire, rappeler dans l'Europe l'ancienne considération des Turcs et imprimer à ses voisins le respect que la Porte leur inspirait autrefois. Aujourd'hui l'Empire turc est traité selon sa conduite. On élit un roi de Pologne malgré son opposition publique. La France, éloignée de 400 lieues de la Pologne, qui ne s'est intéressée depuis des siècles à ce royaume que relativement à son union avec la Porte, a éprouvé plus de considération que le Grand Seigneur même dans cette occasion, quoique la France ne pût, par sa situation, s'opposer physiquement à rien de ce qui se faisait à Varsovie. La Russie, ennemie naturelle des Turcs, est sur le point de s'approprier par un traité de limites une province entière qui lui facilitera les moyens de faire la guerre à l'Empire ottoman, sans passer par des déserts meurtriers pour les troupes russes, et la Porte n'a pas la force de se réveiller sur un intérêt limitrophe. [...] Il est certain que dans la situation où se trouve l'Empire ottoman, quand même il n'aurait aucun sujet de plainte contre ses voisins, il lui conviendrait d'en supposer pour faire la guerre. Il est dans le cas malheureux où une guerre étrangère lui est nécessaire ; c'est la seule ressource qui lui reste pour reprendre sa considération dans son propre pays et au-dehors ; mais il a de plus les raisons les plus fortes de faire la guerre à la Russie,
La conjoncture même est aussi pressante qu'elle est favorable ; le désespoir, l'enthousiasme de la liberté et le fanatisme de la religion ont armé les confédérés ; toute la nation n'attend qu'un mot de la Porte pour se joindre à eux. Si la Porte manque ce moment, tout est perdu pour elle ; la Russie aggrave le joug de la Pologne et consomme le grand ouvrage de son ambition. La considération de l'Empire turc, la seule montre de ses forces, la seule déclaration de ses sentiments peuvent encore remettre la Pologne sous la protection de la Porte ainsi qu'elle doit y être, empêcher le démembrement de ce royaume, calmer les troubles de la Suède. Enfin la Porte glorieuse rétablira par quelques démarches vigoureuses sa considération, veillera à la sûreté de ses frontières, sera utile à ses amis de plusieurs siècles et abaissera l'orgueil de ses ennemis naturels qui feignent de la mépriser depuis plusieurs années en faisant connaître qu'ils enchaînent sa vigilance par des séductions. Les Russes murmurent hautement de l'injustice et de l'ambition de Catherine II qui épuise leur empire pour satisfaire l'orgueil d'une ancienne passion. Cette princesse, déjà chancelante sur son trône, succombera aux factions de ses sujets, lorsqu'on fera sentir à la nation révoltée que c'est le caprice orgueilleux de cette princesse que la Porte se propose uniquement de réprimer. L'Empire russe rentrera sous sa domination naturelle ; la Pologne et la Suède redeviendront des alliées fidèles et utiles à l'Empire ottoman ; la France reprendra son ancienne influence dans le Nord que la nonchalance des Turcs a seule pu affaiblir, et elle dirigera dans l'occasion les forces réunies de ses amis au soutien des mesures que la gloire et l'intérêt de l'Empire ottoman lui dicteront.
Le chevalier de Saint-Priest a vu dans la correspondance du chevalier de Vergennes le commencement de l'exécution d'un système aussi digne des grandes vues du roi et aussi utile pour le bien commun de l'Europe et de l'humanité. Il en reprendra les errements avec le zèle et la vivacité que la grandeur de l'intérêt et la force des circonstances exigent. La Russie, par ses artifices, ses hauteurs et ses infidélités, semble travailler elle-même à déchirer le bandeau de l'illusion volontaire que les Turcs se sont faite jusqu'à présent. C'est à nous à hâter le réveil du Divan par nos représentations. Le kan des Tartares les seconde. Les officiers des frontières provoquent le ressentiment de la Porte ; déjà elle a donné des marques éclatantes d'intérêt aux confédérés. L'ambassadeur du roi ne doit rien négliger pour faire germer et éclore d'aussi heureuses dispositions. Si l'appât de l'argent pouvait séduire les ministres turcs, le roi ne mettrait point de bornes au prix d'un service aussi important.
Sources d'histoire de la France moderne – XVIe, XVIIe, XVIIIe siècle – Larousse – 1994 – p 710

Le Duc de Choiseul est clair : Il est certain que dans la situation où se trouve l'Empire ottoman, quand même il n'aurait aucun sujet de plainte contre ses voisins, il lui conviendrait d'en supposer pour faire la guerre. Et avant de conclure, il précise: Si l'appât de l'argent pouvait séduire les ministres turcs, le roi ne mettrait point de bornes au prix d'un service aussi important.
Mon grand-père Elie ne savait pas comment naissent les guerres. Il croyait qu'elles étaient voulues par Dieu. Ses ancêtres qui vivaient au temps de Louis XV et du Duc de Choiseul étaient beaucoup moins instruits qu'Elie. Ils avaient beaucoup de respect pour le Roi et sa noblesse, qu'ils croyaient choisis par Dieu. Ils n'imaginaient pas que des paysans puissent leur demander des comptes sur la manière dont ils traitaient les affaires d'Etat!
Aujourd'hui, le niveau moyen d'éducation de notre peuple est considérablement plus élevé. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, dans tous les pays démocratiques, hommes et femmes ont voulu comprendre comment naissent les guerres. Ils ont exigé des historiens qu'ils disent toute la vérité sur les faits du passé.
Les médecins et les spécialistes des sciences humaines ont travaillé à comprendre les attitudes des hommes engagés dans les combats. Quels sont ceux qui commettent les crimes les plus horribles? Peut-on porter sur eux un jugement moral? Doit-on les considérer comme des malades? Qui porte la responsabilité de leurs crimes?
Il est important de se poser toutes ces questions, non pas pour juger les personnes qui ont agi ainsi dans le passé, mais plutôt pour savoir quoi faire pour éviter que les évènements les plus regrettables puissent se renouveler.
Et c'est d'autant plus important que nous disposons maintenant d'armes de destruction massive dont la puissance est redoutable!


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