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A Belemedik, dans les montagnes du Taurus, les Allemands avaient créé une ville pour les ateliers du Bagdad.

Au début du XXème siècle, il n'existait aucune institution internationale pour réguler les finances mondiales. Pas de FMI (Fonds Monétaire International), pas d'Euro ni d'Europe. Certains pays, particulièrement en Europe de l'Ouest s'étaient développés plus vite que les autres : progrès des sciences, des technologies, des infrastructures, de l'éducation et de la santé. Etaient-ils supérieurs pour autant? C'est en tous cas ce que chacun voulait montrer. Chacun des pays développés se mettait en concurrence avec les autres pour devenir le maître du monde en développant son empire colonial ou au moins en créant des dépendances durables dans les pays qui avaient pris du retard.
L'Empire Ottoman, par le prestige de sa culture et par son potentiel de développement, était une proie de choix.

Voici un article de journal que j'ai trouvé dans les papiers du Colonel Brémond (CHAN 594 AP/5). Il est daté du 28 juillet 1920, mais je n'ai pas pu lire le titre du journal. Il est révélateur de la mentalité et des pratiques de cette époque très libérale!

Note : J'ai retranscrit les chiffres comme ils étaient écrits dans l'article, avec une virgule tous les trois chiffres pour une meilleure lisibilité. Aujourd'hui, on écrirait 830856000 au lieu de 830,856,000.


... du 28 juillet 1920

LES INTERETS ET LES DROITS DE LA FRANCE
Dans l'Empire OTTOMAN

Des trois grandes puissances : France, Angleterre, Allemagne, possédant avant la guerre des intérêts financiers importants en Orient, la France était la première et cette primauté résultait, sans conteste, de l'importance absolue aussi bien que relative des capitaux placés par l'épargne française en titres ottomans : fonds d'Etat et valeurs de Sociétés privées. Cette importance apparaîtra dans le tableau suivant, représentant à la veille de la guerre la répartition des capitaux étrangers engagés en Turquie.

EN CAPITAL
France   Angleterre      Allemagne   
Dette publique Frs.2,454,417,377 577,499,821 867,583,506
Sociétés privées..830,856,000235,818,675575,903,000



Total ... Frs.3,285,273,37781,312,4361443,486,506

EN POURCENTAGE
France   Angleterre      Allemagne   
Dette publique %60.31 14.36 21.31
Sociétés privées..50.5814.3635.06



Total ... %59.2814.6826.04


Si, en entrant dans quelques détails, nous examinons l'histoire de la dette turque, nous verrons que, dans une première phase, capitaux français et capitaux anglais sont en concurrence; dans une deuxième, l'hégémonie française est à peu près absolue; dans une troisième, la plus proche de la guerre, l'Allemagne commence à nous faire une concurrence acharnée sans parvenir cependant à empêcher notre prédominence.
C'est que l'histoire financière de l'Empire Ottoman depuis la guerre de Crimée n'est qu'un longue suite d'interventions françaises. Entre 1854 et 1875, les emprunts ottomans, renouvelés à peu près d'année en année, ont été pour ainsi dire tous placés en France. Sur quatorze émissions, dix furent réalisés grâce aux soins d'établissements de crédit français ou d'institutions financières contrôlées principalement par des capitaux français. Les interventions de notre pays ne furent suspendues un moment que par la guerre de 1870 et le repliement sur soi-même qui s'ensuivit nécessairement. Elles ne rencontraient alors de concurrence que de la part de banques anglaises appuyant déjà les visées de leur gouvernement sur l'Egypte et de celle d'un Syndicat autrichien s'intéressant aux chemins de fer balkaniques qui devaient devenir plus tard l'auxiliaire précieux de la Double-Monarchie dans le Moyen-Orient.
Ainsi en 1875, le capital nominal de la dette ottomane atteignait 5 milliards 297 676 500 francs, et la Sublime Porte dans l'impossibilité de faire faceavec ses rentrées normales au service des intérêts, avisait les puissances de sa décision de ne plus payer en espèces que la moitié des intérêts. C'est alors que la Banque Impériale Ottomane, institution largement contrôlée par des capitaux français, protesta énergiquement au nom des porteurs. Des associations de défense furent créées aussi bien en Angleterre qu'en France. Leurs revendications, devant les plénipotentiaires assemblés à San Stephano et sanctionnées par le traité de Berlin, aboutirent, à la suite de négociations où les français eurent la plus grande part; et l'important accord connu sous le nom de Décret de Mouharrem (8/20 décembre 1881) qui liquida la question des emprunts antérieurs, établit un ensemble de concessions irrévocables jusqu'à l'extinction complète de la Dette réduite et organisa pour l'administration, la perception et l'encaissement directs pour le compte des porteurs de revenus concédés comme gages de leurs créances, l'Administration de la Dette Publique Ottomane.
Mais la liquidation du Mouharrem avait négligé la dette flottante du gouvernement ottoman, qui allait se trouver, pour consolider cette dette, dans l'obligation de recourir aux capitaux étrangers. Il lui fallait aussi, à la même époque, constituer le réseau de ses chemins de fer. Autant de motifs de reprendre les emprunts dont le placement était facilité par la nouvelle administration de la Dette. Encore une fois, presque tous : Emprunts des douanes 1886 Osmanié 1890, 4 οΙο priorité Tombac 1893, chemins de fer orientaux 1894, 5 οΙο 1896, 4 οΙο 1901 furent placés en France.
La concurrence anglaise s'était alors si bien atténuée qu'elle ne prit aucune part aux opérations de 1881 à 1904. Quant à l'Allemagne, on ne relève à son compte que l'emprunt Pêcheries 1888, pris par la Deutsche Bank, et l'emprunt 4 οΙο 1903 du chemin de fer du Bagdad pris par le même établissement. On peut dire que durant cette période la souscription de la France aux emprunts turcs a représenté un véritable monopole.
C'est à partir de 1903 que les Sociétés de crédit allemandes, groupées autour de la Deutsche Bank, afin d'assurer à la politique germanique un concours financier comparable à celui que fournissaient les établissements français à la politique française, commença de nous faire en Orient une concurrence redoutable. L'entreprise de Bagdad fut une première occasion. D'autres opérations eurent pour objet le payement de fournitures militaires, tel l'emprunt Tédghisat, etc.
Malgré cette concurrence, la France souscrivait de 1903 à 1914 à six emprunts turcs sur douze; quatre emprunts furent placés en Allemagne; un seul en Angleterre; le sixième savoir 4 % 1909 fut émis pour moitié en France, pour un quart en Allemagne, pour un quart en Angleterre.
On n'a pas oublié comment en 1914, à la suite de négociations conduites du côté turc par Djavid bey, le gouvernement français obtint comme contre-partie de l'émission à Paris d'un emprunt de 800 millions de francs (première tranche de 500 millions de francs), le règlement d'un certain nombre de litiges et des concessions nouvelles de chemins de fer et de ports. Ces concessions, il serait inadmissible que la paix de 1919 en laissât périmer les titres.
Telle est en raccourci l'histoire de la participation financière de notre pays en Turquie entre 1875 et 1914. Elle nous valait dans l'administration de la Dette publique, où la langue officielle était le français, une situation et une influence incomparables.
Autant que les finances publiques de l'Empire ottoman, la prépondérance française se retrouvait dans les affaires industrielles privées fonctionnant en Turquie. Les unes : Régie des tabacs, des banques, Société des routes, des phares, etc., rayonnaient dans toutes les parties de l'Empire. D'autres, comme les chemins de fer, étaient limitées à certaines régions; d'autres enfin, entreprises municipales (ports, eaux, gaz, électricité, tramways, téléphones, etc.) étaient réduits à une ville et aux environs. C'est ainsi que la France possédait 2,042 kil. de chemins de fer ottomans contre 610 kil. l'Angleterre. Dans les exploitations minières nous avions engagé 42,710,000 fr. contre 6,250,000 fr. pour l'Angleterre; 60,000,000 en entreprises diverses contre 27,500,000 francs pour l'Angleterre.
On conçoit quels dommages ces intérêts immenses ont pu subir du fait de la guerre. Pour ce qui est des fonds d'Etat il est facile de les chiffrer d'après la comparaison des cours en 1914 avec ceux pratiqués aujourd'hui. De plus, depuis décembre 1914, le service des revenus est interrompu au détriment des porteurs de l'Entente. Enfin la guerre a provoqué une diminution très sensible de la valeur des gages et revenus expédiés en garantie aux créanciers de l'Empire ottoman. La plupart, en effet, sont en papier-monnaie turc et ce papier a subi une dépréciation qui a dépassé 70%. La situation est donc franchement mauvaise; elle l'est autant pour les entreprises privées que pour les porteurs de fonds nationaux; elle l'est surtout pour nous, Français, qui sommes, ainsi que nous venons de le démontrer, les représentants des plus grands intérêts matériels en Turquie.





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