Généraux Dufieux (centre) et Goubeau (droite)

Lorsqu'il arrive en Cilicie, le 2 décembre 1919, le Général Dufieux a seulement 46 ans.
Julie, Claude, Marie, Sosthène Dufieux est né le 21 mai 1873 à Mascara, dans le département d'Oran en Algérie.
Son père est officier des affaires indigènes. Il est sorti avec un bon classement de l'école spéciale militaire. En 1873, lorsque naît son fils Julien, il a 32 ans et est capitaine, après avoir servi contre l'Allemagne (1870-1871). Il sera Chevalier de la Légion d'Honneur en février 1880, et Officier de la Légion d'Honneur en juillet 1896. La mère de Julien, Geneviève, 20 ans en 1873, est femme au foyer. Le couple n'aura pas d'autre enfant.
Le jeune Julien Dufieux est un enfant intelligent. En 1890, il obtient à Aurillac son baccalauréat es lettres et es sciences. Il est admis à l'Ecole spéciale militaire de Saint Cyr dont il sort en 1893. Cinq ans plus tard, il est admis à l'Ecole de Guerre. Son brillant classement de sortie lui permet de choisir des postes d'Etat Major à la Division d'Oran, puis d'Alger , puis du Maroc.
Le 15 septembre 1911, le chef de l'Etat Major de l'Armée le propose pour une citation:

Lorsque fin 1907, les opérations au Maroc ont pris avec le général d'Amade une plus grande extension, une section du Maroc, ayant pour chef le Commandant Dessiaux, a été créée à l'Etat Major de l'Armée. Le Capitaine Dufieux ne pouvait qu'être et en a été la cheville ouvrière. Il a continué à se dépenser sans compter et a réussi à faire fournir en quelques semaines les prodigieux efforts nécessités par la mobilisation d'un Corps de 15 000 hommes prélevé sur les ressources demandées à l'Algérie, à la Tunisie et à la métropole.
[...] En Mars-Avril 1911, la marche sur Fez était décidée. Cette fois, c'étaient 25 000 hommes et des services proportionnés à l'amplitude des opérations nouvelles, qui, grâce à l'expérience qu'il avait acquise, étaient organisés, embarqués et débarqués en moins d'un mois.

Nommé Chef de Bataillon au 69ème RI, il reçoit le Brevet de Commandeur de l'Ordre Hafidien, dont la traduction est la suivante (SHD 13Yd 1324)

Louange à Dieu seul! Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu.
Grand sceau du Sultan du Maroc portant l'inscription suivante:
"Abdel Hafid Ben El Hassan Ben Mohammed
Dieu est son protecteur et son maître. Ô Puissant! Ô Assistant! Dieu est le meilleur des protecteurs. Il est le plus clément des cléments.
Par sa force et sa puissance Nous décernons à l'ami le Chef de Bataillon Dufieux de l'Etat Major de l'Armée du Glorieux Gouvernement Français, le troisième rang (Commandeur) de notre Ordre Hafidien glorifié en considération de ses mérites.
Qu'il le porte avec joie et distinction.

Fait à notre Capitale fortunée de Fez le 6 Ramadan 1329

Pour traduction certifiée conforme
Paris, le 10 Octobre 1911
Le Consul de France honoraire, interprète
Général du Gouvernement chérifien
Signé : Illisible.


Pendant l'hiver 1913-1914, le Général Gouraud apprécie le Commandant Dufieux, chef d'Etat Major de Fez, qui a fait face avec intelligence et énergie à une grave crise de ravitaillement. Au mois de mai suivant, lors de la jonction des deux Marocs, Julien Dufieux est initié au combat où le Général Gouraud remarque sa prévoyance, son travail acharné, son coup d'oeil sur le terrain, sa bravoure, son énergie. Le Général apprécie "le caractère le plus heureux, l'abord le plus aimable - coeur ardent et intelligence d'élite, tempérament de fer et caractère bienveillant - (..)" et signale que pour arriver aux grades élevés "ses chefs devront toujours s'en occuper , car à toutes ses qualités, il joint une parfaite modestie." Signé Gouraud, 31 août 1914 (SHD 13 Yd 1324)

Ce n'est que début 1915 que Julien Dufieux revient en métropole pour participer à la Grande Guerre. Il reste encore longtemps dans les Etats Majors, et il y obtient le grade de colonel.
En 1917, le colonel Dufieux souhaite participer aux combats. Et justement, on a besoin d'hommes nouveaux pour encadrer les poilus. La guerre de tranchées fait tant de morts! Et les hommes ne sont pas convaincus de l'utilité de leur sacrifice, particulièrement dans les combats du Chemin des Dames. Des mutineries éclatent. La France va-t-elle perdre la guerre? Verra-t-on les Boches à Paris?
Sous la conduite du Général Guillemot, le Colonel Dufieux arrive au Chemin des Dames et prend le commandement de la 88ème Brigade d'Infanterie. Là, il regagne la confiance des hommes en expliquant, oralement ou par écrit, les objectifs des actions militaires et la tactique en cas d'attaque. Il donne des consignes de discipline qui respectent la dignité des hommes (SHD 26N521/6 JMO de la 88ème Brigade d'Infanterie):

Les étapes pour gagner les cantonnements de repos seront exécutées dans une discipline de marche parfaite. Il importe, au sortir des tranchées, de donner immédiatement à la troupe une impression d'ordre et de cohésion. Pas de tenues négligées, pas plus dans les haltes qu'au cours même des pauses de marche; surtout, sous aucun prétexte, pas de trainards. C'est affaire d'attention, d'exemple et d'énergie de la part des cadres.
L'emploi du temps sera ensuite réglé comme suit [...]

Les heures de travail indiquées sont impératives dans leurs limites maxima; mais il est loisible au chef responsable de raccourcir telle ou telle séance s'il est particulièrement satisfait de ses hommes. Bien faire comprendre à tous qu'il ne s'agit pas de "tuer le temps", mais d'obtenir des résultats. Ces résultats atteints, il est inutile d'insister. L'entrain et la vigueur de l'effort, plus que la durée, sont intéressants.

Rappeler à tous qu'il est interdit de quitter le cantonnement sans autorisation. Tout homme rencontré sans titre régulier dans un cantonnement qui n'est pas le sien sera arrêté et signalé à son unité.

La propreté corporelle des hommes et leur alimentation feront l'objet d'une attention continuelle de la part des Officiers de Compagnie. Je recommande une extrème propreté des cuisines, des leurs abords, des ustensiles servant à la préparation des aliments et des récipients dans lesquels ils sont présentés aux hommes. Lorsque l'eau ne manque pas, ces conditions sont faciles à réaliser.

Les Chefs de Corps veilleront à ce que les résultats visés par la présente note soient recherchés par une action des cadres énergique, mais patiente, toute d'exemple et de bonne humeur.
p106-107

Le Général Guillemot est très satisfait des résultats obtenus. Voici comment il apprécie son collaborateur, dans son dossier personel:

[...]Sa prise de commandement coïncidant avec une entrée en secteur difficile, au Chemin des Dames, lui a permis, dès le premier jour de donner sa mesure et de s'imposer à tous par l'ascendant de sa rare énergie, de son inlassable activité et de sa haute intelligence. Sa bienveillante autorité lui a immédiatement gagné la confiance des bataillons placés sous ses ordres et lui a permis de montrer ses qualités d'organisateur dans un sous-secteur difficile à garder.[...]
QG le 15 novembre 1917, le Général Guillemot

(SHD 13 Yd 1324)

Après la Grande Guerre, le Général Dufieux prend la tête de la 156ème Division d'Infanterie, unité de l'armée d'Orient qui se trouve en Bessarabie puis en Bulgarie et qu'il réorganise. Le 29 octobre 1919, le Général Franchet d'Esperrey, commandant les troupes d'occupation à Constantinople, le désigne pour le Levant.

Le Général Dufieux arrive le 2 décembre 1919 à Adana. Voici comment il a compris sa mission:

Les instructions écrites et verbales qui devaient me guider, lorsque j'arrivai à Adana, le 2 décembre 1919, pouvaient se résumer ainsi:
- desserrer dès que possible le Contrôle Administratif en Cilicie, jugé trop rigoureux, trop voisin de l'administration directe,
- établir progressivement un Contrôle Administratif sur les Territoires de l'Est, mais plus allégé, chercher la collaboration étroite avec les éléments musulmans, particulièrement avec les Turcs, en faisant valoir la concordance des intérêts Français et des intérêts Ottomans,
- relâcher, au contraire, les liens qui unissaient les autorités Françaises aux organisations Arméniennes, dont le développement et les prétentions étaient jugés dangereux,
- tenir, en un mot, la balance égale entre les diverses races et religions.

SHD 4 H 226
Adana, le 9 mars 1920
Le Général Dufieux, Cdt la 156ème Division
à M. le Général Haut Commissaire de la République Française en Syrie-Cilicie,
Commandant en chef de l'Armée du Levant.

Né en Algérie et formé au Maroc, le Général Dufieux connaît bien le monde musulman. Modeste, il s'impose par son travail, ses qualités d'organisateur, son respect des hommes de toutes conditions, toutes cultures et religions. C'est un manager efficace. Il n'est perçu ni comme un audacieux conquérant, ni comme un fin stratège. Son choix pour encadrer les forces françaises de Cilicie exprime les objectifs du gouvernement français, dans le cadre de la mission confiée par la SDN.


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