Au début du 20ème siècle, l'armée contrôle de près la vie privée de ses officiers. Ils ne peuvent se marier sans avoir prouvé les qualités de leur élue en termes de moralité, fortune et patriotisme. Et quand ils partent à l'étranger, ils ne peuvent amener leur famille qu'avec l'autorisation de l'armée. Pour la Campagne de Cilicie, la France ne prévoyait pas de combats. La plupart des officiers ont donc pu venir avec femme et enfants. Les épouses sont loin de rester inactives. Elles ont un rôle social important, telle Madame Brémond, épouse du Colonel Brémond, qui crée, à Adana, des ateliers d'aide par le travail pour les femmes arméniennes. Elles ont aussi un rôle de représentation, leur présence dans les cérémonies adoucissant l'image de force contraignante de l'armée.

1920 - Femme d'officier de tarsous

Mathilde Coustillière, épouse du Commandant de Tarsous 1920, montée "en amazone"
Photo Coustillière

En août 1919, le Commandant Eugène Coustillière, Gouverneur de Tarsous, part en tournée dans la montagne pour rencontrer les populations, connaître leurs besoins, examiner les possibilités de développement de son secteur. Pendant une semaine, avec son épouse Mathilde, ils parcourrent à cheval les sentiers de chèvres et les chemins muletiers. J'ai trouvé le compte-rendu que le Commandant Coustillière a adressé au Colonel Brémond à son retour dans le carton 594 AP/4 des Archives Nationales:

Tarsous, le 29 août 1919
[...]
Les paysans sont contents; je n'ai pu provoquer aucune réclamation, bien que je les aie vus journellement et que je les aie tout à fait apprivoisés. Ils ne m'ont demandé que l'abrogation de certaines mesures édictées par le Lieutenant-Colonel Simonian, de son propre chef, contre les bêtes errantes, mesures qui étaient, en effet excessives. J'ai remis la question au point et je puis vous assurer que toute la montagne est tranquille.
Il n'est pas jusqu'à la présence de ma femme qui m'a accompagné dans cette rude randonnée, qui n'ait eu un excellent effet. Plusieurs fois, alors qu'elle serait volontiers restée au lieu de stationnement, elle a dû me suivre sur la demande expresse des paysans et des nomades en particulier, dont les femmes désiraient voir cette Européenne, la première qui passât dans les sentiers de chèvres de la montagne.
[...]
Partis en voiture de Tarsous le 4 à 4 heures, nous sommes arrivés à Tchamalan à 12 heures, ayant fait trois arrêts pour laisser souffler les chevaux.
J'ai été reçu par les officiers de la garnison (1 Compagnie du 412), le Mudir, les gendarmes et des notables de Gulek. Je ne me suis arrêté que le temps nécessaire pour seller et bâter et nous sommes partis immédiatement pour Gulek, par des sentiers muletiers, à travers la forêt de pins.
[...]
Mardi 5 - Nous avons, à cheval, gagné à travers la forêt, la sortie sud-est des Portes de Cilicie, traversé celles-ci et poussé par Kadir Khan, Ibrahim Pacha Kale, jusqu'à deux heures de Bozanti. Nous nous sommes arrêtés chez des nomades très pauvres, qui nous ont accueillis de leur mieux.
[...]
Vendredi 8. - Départ pour Namroun à trois heures. C'est une route extrèmement pénible; à midi nous atteignons Djehenem Deressi (la rivière de l'enfer), une des deux rivières qui forment le Cydnus, nous la traversons sur un pont en très bon état. C'est un torrent superbe, à l'eau bleue abondante, glacée, où les truites se jouent.
Par un sentier impossible, nous grimpons au village Dari Punar, véritable oasis perché à 1200 mètres d'altitude, l'eau y est très abondante et la végétation exubérante. Figuiers, grenadiers voisinent avec le cerisier, le noyer, le prunier, le pommier, le poirier, et naturellement avec la vigne.
[...]
Mercredi 13. - Je pars seul de bon matin pour aller au Nord de Namroun, voir le château de Sinab Kale et plus loin des peuplements d'arbres divers qu'on dit très abimés (voir annexe).
A midi, je suis rejoint par un paysan qui me dit que les Yuruk (nomades) très nombreux dans ce coin, veulent que je sois leur hôte ce matin-là; un cavalier part à Namroun chercher Fethi Bey et ma femme, et, à 14 heures, au milieu de ces gens en joie, nous mangeons les éternelles brochettes de chèvre.
Les chants et les danses continuent jusqu'au coucher de soleil alors que ma femme, sur leur demande expresse, est allée rendre visite aux femmes, dans leur campement, à deux kilomètres de là.
Jamais de mémoire de paysan, les nomades ne s'étaient montrés aussi accueillants et expansifs et ils ne ménagèrent pas, paraît-il, les comparaisons tout en notre faveur, entre notre attitude amicale et bienveillante et celle si lointaine de leurs chefs Turcs.

Le général Dufieux est veuf, il est venu seul en Cilicie. Il n'a pas eu de chance. Il s'est marié à l'âge de 25 ans avec Augustine, la fille d'un patron-propriétaire (avec son frère) d'une entreprise "d'apprêteurs en soies" lyonnais ("L'art de l'apprêteur consiste à donner au tissu un aspect et un toucher recherchés, sans altérer les qualités intrinsèques de la soie"). Un beau mariage qui a reçu l'approbation de l'Armée, indispensable pour quelqu'un qui se destinait à une carrière militaire.
Malheureusement, trois ans plus tard, Augustine décédait, emportée par une de ces maladies infectieuses qu'on ne savait pas encore guérir. Elle laissait son mari seul avec leur fils âgé de 2 ans.
En 1919, le général Dufieux est donc veuf et son fils, âgé de 20 ans, est étudiant en France. Le Général n'est pas personnellement concerné par le choix de faire venir sa famille, ou de la garder éloignée pour la protéger.

Au mois de mars 1920, les attaques kemalistes sont plus dures, la tension monte dans les postes français. Le Général Dufieux réagit (SHD 4H 221):

Adana, le 28 mars 1920.
Le Général Dufieux, Cdt la 1ère Division à
M. le Général Cdt en chef l'Armée du Levant
Beyrouth

Départ progressif des familles d'officiers

J'ai estimé qu'en raison des éventualités prochaines il était nécessaire d'alléger les préoccupations des officiers de tout ce qui ne concerne pas leur troupe ou leur service.
J'ai donc prescrit que toutes les familles d'Officiers de Secteur de l'Est seraient évacuées sur Mersina et la France. C'est chose faite depuis hier.
Pour le Secteur Ouest, afin de ne pas créer la panique, j'ai été moins exigeant. J'ai invité les Chefs de Corps et de Service à faire partir d'abord les familles des Officiers que les Opérations avaient éloignées de leur garnison normale, puis progressivement les autres, sans précipitation et en s'inspirant des considérations spéciales à chaque cas particulier. Il faut parfois tenir compte, en effet, de la situation de l'officier et de l'influence que peut avoir sur l'esprit de la population la présence ou l'abandon de sa famille. Mes indications ont été comprises et le mouvement que j'ai provoqué se fera, je pense, dans des conditions de discrétion et de calme qui exclueront toute panique dans la population civile.

Signé : J. Dufieux


Le 28 mars 1920, c'est le moment où les troupes rebelles de Mustapha Kemal attaquent Bozanti, coupant les communications avec Adana et Mersina. Il y a encore quelques trains jusque début avril, mais Madame Mesnil ne souhaite pas rentrer en France. Elle est très attachée à son mari, et à son travail d'infirmière à l'hôpital de Belemedik, où elle apporte les mêmes soins aux malades et blessés de toutes origines : Français de métropole ou indigènes des colonies, Arméniens, Grecs ou Turcs.

1920 - officiers a Bozanti

Madame Mesnil et son mari à Belemedik en janvier 1920 -
Photo Journois (détail)

C'est ainsi que, dès le 10 avril 1920, lorsque le poste de Belemedik tombe, Madame Mesnil est faite prisonnière. Elle reste à l'hôpital de Belemedik, sous surveillance étroite des Turcs, jusqu'au 30 mai où elle rejoint son mari et les prisonniers de la garnison de Bozanti, capturés le 28 mai.
A Adana, à Beyrouth et même à Paris, l'affaire fait grand bruit. Le Général Dufieux s'explique:

Q.G. le 3 mai 1920

Le Général Dufieux Commandant la 1 Division du LEVANT à

Monsieur le Général Commissaire en SYRIE-CILICIE, Commandant en Chef l'Armée du LEVANT

BEYROUTH

Au sujet de Madame MESNIL.

Par télégramme N781/5, du 2 Mai, en clair, vous voulez bien me faire connaître, à propos du malheureux sort de Madame MESNIL, que vous vous étonnez que j'ai autorisé des femmes à s'installer dans des postes aussi avancés que BELEMEDIK.
Vous ajoutez:
"Je pense que les ordres que vous avez donnés au sujet du rapatriement des femmes d'officiers s'exécutent sans exception."
Sur le premier point, je réponds que je n'ai pas eu d'autorisation à donner. Madame MESNIL était à BELEMEDIK avec son mari depuis plusieurs mois lorsque j'ai pris le commandement à ADANA, le 2 Décembre 1919. Lors du déplacement du P.C. du Commandant du secteur de BELEMEDIK à BOZANTI, en janvier 1920, elle a accompagné son mari en ce dernier point. Elle était revenue à BELEMEDIK après les premiers combats de la fin de Mars pour y soigner nos blessés dans l'hôpital de la Cie de la construction du BAGDAD, où son habileté d'infirmière avait été antérieurement appréciée. Je n'ai connu sa présence en ce point et ces détails qu'au retour du dernier train blindé (3 Avril) qui ait pu atteindre cette région, les évènements ayant marché de ce côté avec une rapidité foudroyante, puisque les assaillants, en majeure partie villageois ou ouvriers du chemin de fer, ont mené l'attaque partout à la fois dès le 3 avril.
Sur le second point je dois vous faire respectueusement remarquer que j'ai eu soin de vous rendre compte, dès le 28 Mars, sous le N1381/3, des conditions dans lesquelles, n'ayant jamais reçu aucune indication à cet égard, j'avais pris l'initiative de provoquer le départ des familles d'Officiers. Vous ne m'avez fait savoir à aucun moment si vous approuviez ou non le principe de cette mesure et je n'ai pas eu connaissance que vous ayez donné des ordres à ce sujet pour l'ensemble de l'Armée du LEVANT, ni demandé au Ministre d'empêcher le départ pour la CILICIE des familles munies de votre autorisation.
Dans ces conditions et après avoir relu ma lettre N1381/3 du 28 Mars, je suis péniblement affecté de recevoir, par un télégramme en clair, des reproches pour la manière dont a été appliquée ma décision. La dernière phrase de votre télégramme m'indique, en effet, que vous avez reçu des récriminations sur les exceptions apportées à la règle générale et que ces plaintes vous ont fait perdre de vue les termes très explicites de ma lettre du 28 Mars.
Je n'ai rien à cacher, ni des motifs qui me déterminent, ni des conditions dans lesquelles je fais exécuter mes ordres. Par courtoisie pour des intérêts et des sentiments respectables j'ai déjà accepté de résoudre moi-même bien des cas particuliers que me soumettait la confiance des mes Officiers, au lieu de prendre des mesures brutales, en bloc, sans avoir égard à aucune considération. J'ai eu de ce fait bien des soucis et des cas de conscience. Je ne le regrette pas, mais je ne m'attendais guère à recevoir des reproches pour le mode d'application d'une mesure dont j'ai pris seul l'initiative, assumé l'entière responsabilité et... l'odieux (car il y a encore des Officiers qui ne croient pas au péril, même après le cas de Madame MESNIL).
Bien que j'aie d'autre préoccupations plus graves en tête et pour vider une bonne fois cette question qui m'a déjà fait perdre bien du temps, je vais être complet et précis.
A l'heure actuelle toutes les familles d'officiers ont quitté les postes du Secteur EST, et dans le Secteur OUEST, ADANA, TARSOUS, à l'exception de trois:
- Famille du Colonel BREMOND, Chef du Contrôle Administratif de CILICIE,
- Famille du Chef de Bataillon TOMMY-MARTIN, Gouverneur du Sandjak d'ADANA,
- Famille du Chef de Bataillon COUSTILLIERE, Gouverneur du Caza autonome de TARSOUS.
En outre, j'ai autorisé le 30 Avril le Médecin Major BOTREAU-ROUSSEL, de l'hôpital d'ADANA, à faire venir sa femme et son fils, arrêtés à MERSINA depuis la fin de Mars par une maladie sérieuse de Madame BOTREAU-ROUSSEL (Angine de poitrine d'origine nerveuse). Question d'humanité: Madame BOTREAU-ROUSSEL est orpheline.
Les termes de ma lettre du 28 Mars me dispensent de justifier le maintien des familles BREMOND, COUSTILLIERE et TOMMY-MARTIN.
A MERSINE, j'ai autorisé le maintien de Madame CULET, femme du Gouverneur du Sandjak,
GAGNEUX, qui s'occupe de 700 orphelins ARMENIENS de l'orphelinat temporaire,
TEILING, femme du médecin Aide-Major Danois en stage dans le LEVANT pour un mois et demi encore, chirurgien de valeur qui se fixera dans le pays à l'expiration de son engagement dans l'Armée FRANCAISE.
Il reste en outre à MERSINA 7 autres femmes d'Officiers:
quatre attendent les papiers nécessaires pour aller à CHYPRE.
une, Madame BOEUF, femme d'un capitaine de la 2 Division, est sur le point d'accoucher,
la sixième, Madame de FALLOY, est malade,
la septième, Madame BEAUJARD, prétend ne partir que si elle en reçoit l'ordre de son mari. J'agis sur celui-ci pour qu'il fasse le nécessaire. J'estime, en effet, qu'il serait fâcheux d'employer la force pour assurer le départ de la femme d'un Officier supérieur FRANCAIS.
Telle est l'exacte situation.
J'ai pris mes responsabilités.
Si vous estimez que je me suis trompé, je vous demande de me le dire et de me donner des ordres. je n'ai pas besoin de vous assurer qu'ils seront exécutés.

Signé: J. DUFIEUX.

Ainsi, Madame Coustillière a subi le siège de Tarsous, pendant l'été 1920, très présente auprès des blessés, des femmes et des enfants. Madame Brémond, toujours très active, et sa fille adolescente, Marcelle, ont vécu le siège d'Adana jusqu'au début de septembre 1920. Madame Mesnil est rentrée de captivité avec son mari, à la suite de la signature des accords d'Angora (20 octobre 1921). Sa présence auprès des jeunes soldats prisonniers a été très importante et très appréciée.



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