Le Commandant Mesnil est une des grandes figures de la Campagne de Cilicie. Isolé avec sa garnison dans le Taurus, à Belemedik puis à Bozanti, assiégé par les forces kemalistes, il a soutenu le siège jusqu'à l'épuisement des vivres et des munitions.
Capturé avec sa femme et ses troupes alors qu'il tentait de rejoindre les forces françaises stationnées dans la plaine côtière, il a été un infatigable négociateur auprès des geôliers du camp pour obtenir la possibilité de voir ses hommes, particulièrement les malades et blessés, pour défendre ceux qui étaient victimes de l'arbitraire des gardes, pour obtenir des améliorations de toutes sortes.

Le Commandant Louis Paul Mesnil est né en 1880 à Drucourt, dans l'Eure. Il est engagé volontaire au 39ème Régiment d'Infanterie dès le 29 décembre 1898. Il rentre un peu par hasard à l'Ecole Militaire d'Infanterie de Saint Maixent en 1902, où son encadrement l'apprécie comme un élève intelligent mais un peu immature.
Par la suite, il se fait remarquer pour son courage, son sens tactique, sa discipline, pour son zèle et son abnégation, et surtout pour son art d'entraîner les hommes et de s'en faire aimer.
Toutes ces qualités n'intéressent pas seulement l'armée. En janvier 1917, une infirmière de la Grande Guerre s'éprend de lui. Selon la procédure commune à tous les officiers, Paul Mesnil, alors âgé de 37 ans, demande à l'armée l'autorisation d'épouser Antoinette Aubry. Voici le rapport du Capitaine Durand, de la Gendarmerie Nationale, Compagnie de l'Oise:

Carte postale

Le Commandant Mesnil en Cilicie vers 1920
Photo Journois

Mademoiselle Antoinette Aubry recherchée en mariage par le Capitaine Mesnil du régiment de marche de la Légion Etrangère, est née à Dun sur Meuse le 8 juin 1881.
Son père et sa mère sont décédés; elle n'a qu'un frère âgé de 44 ans, cultivateur à Dun sur Meuse, actuellement mobilisé.
Elle habitait à Saint Mihiel avant la guerre. D'abord réfugiée à Bar le Duc, elle a quitté cette ville en juin dernier au moment des bombardements pour se retirer chez des amis, M. et Mme P., riches agriculteurs demeurant à la ferme de l'Orméon, commune de Longueil Ste Marie.
Mademoiselle Aubry jouit d'une excellente réputation. Il en est de même à Bar le Duc ainsi que j'ai pu le constater pendant mon séjour à la Prévôté de l'Armée qui y était stationnée.
Il ne peut être actuellement question de dot, les biens de la future étant en pays envahis.

Voici comment le Lieutenant Colonel Thibault, Commandant du 412ème RI, décrit Paul Louis Mesnil, le 14 juillet 1920, lorsqu'il demande la Légion d'Honneur pour lui :

ARMEE FRANCAISE DU LEVANT
1ère DIVISION 2ème BRIGADE
412ème REGIMENT D'INFANTERIE

Le 14 Juillet 1920

RAPPORT du Lieutenant-Colonel THIBAULT
Commandant le 412° RI
relatant les faits susceptibles de motiver une proposition
pour officier de la Légion d'Honneur
en faveur du Chef de Bataillon à T.T.
[vraisemblablement T.T. = à Titre Temporaire]
MESNIL PAUL, Louis, Lucien, Pierre.

Le Chef de Bataillon à T.T. MESNIL a fait campagne en Algérie et au Maroc, comme Lieutenant à la Légion Etrangère, de 1911 à 1914. Promu Capitaine en Décembre 1914, il participa, très élogieusement, avec le Régiment de marche de la Légion, à toutes les attaques qui valurent à ce Corps la fourragère rouge.
Nommé au Commandement du 2ème Bataillon du 412° RI le 10 Septembre 1917, il fut promu Chef de Bataillon à T.T. [Titre Temporaire?] le 26 Décembre.
Pendant toutes les actions offensives menées par le 412°, il fit preuve des plus brillantes qualités militaires, et se fit remarquer par son courage et son sens tactique affirmé.
Gravement intoxiqué en Septembre 1918 et revenu au Front le 27 Octobre, il dut prendre, en plein combat, le commandement du Régiment en remplacement du Lieutenant-Colonel, blessé, et eut à conduire les opérations de poursuite de l'ennemi qui aboutirent à l'armistice. Il s'en acquitta parfaitement et fut l'objet d'une magnifique citation à l'Ordre de l'Armée.
Volontaire pour le Levant, il conserva le Commandement de son Bataillon qui débarqua à Mersine le 21 Août 1919.
Désigné pour relever, en Novembre 1919 dans le Secteur du Taurus, les troupes Britanniques, il apporta dans l'organisation de la défense la plus louable activité et sut prendre, avec habileté, les dispositions les plus judicieuses.
Encerclé dès le début de Mars 1920 par de forts contingents ennemis, a résisté pendant plus de deux mois à toutes les attaques menées contre BOZANTI et les a repoussées en leur infligeant de fortes pertes (plus de 700 hommes d'après le propre aveu des Turcs).
Ne pouvant plus être secouru et ayant épuisé la presque totalité de ses munitions et vivres, a tenté le 27 Mai 1920, en livrant de durs combats, à rompre les lignes d'investissement, mais n'a pu réussir et est resté aux mains de l'ennemi après avoir tiré tout ce qui lui restait de cartouches.
Chevalier de la Légion d'Honneur pour faits de Guerre, six citations, une blessure, a déjà été proposé pour Officier de la Légion d'Honneur le 31 janvier 1919.
Pour toutes ces raisons, le Chef de Bataillon MESNIL qui réalise plus de 41 annuités est particulièrement qualifié pour être l'objet d'une nouvelle proposition à titre exceptionnel pour Officier de la Légion d'Honneur.

Le Lieutenant-Colonel THIBAULT
Commandant le 412° R.I.

Prisonnier des Turcs, le Commandant Mesnil est isolé des soldats et partage sa captivité ave sa femme et quelques jeunes officiers. Parmi eux, le Lieutenant Georges Journois, son adjoint à peine plus âgé que les soldats. Voici ce qu'il raconte à ses parents (document communiqué par son fils Pierre):

Le 28 avril, nous recevions quelques renseignements par nos agents de renseignements sur le traitement infligé à nos soldats internés à la citadelle pour des motifs – vous avez pu le constater – futiles. C’est atroce, inimaginable. Ils sont logés dans un sombre cachot sans eau pour boire, où ils ne peuvent même pas se tenir debout ; ils ont pour gardiens nos déserteurs (arabes algériens) que les Turcs emploient à cet usage. Chaque jour et plusieurs fois par jour ils sont frappés à coup de bâton sous la plante des pieds, sur les fesses et sur les reins. Ont-ils donc commis un si grand crime ? Maintenant, ils sont trois, le dernier arrivé est un algérien nommé GASSOURI.

Le soldat chargé de leur porter la soupe, qu’ils nous diront plus tard ne pas avoir mangé une seule fois tant ils souffraient, nous apporte en cachette, cela va sans dire, une lettre de ces pauvres martyrs.(...)

De telles plaintes fendent le cœur, l’écriture tremblée montre toute la douleur de ces pauvres gars. A la lecture de cette lettre, on sent combien leurs souffrances augmentaient avant chaque nouvel appel venant de ce cachot sordide. Le soldat porteur de la lettre nous raconta que ces pauvres camarades étaient à peine reconnaissables tellement la souffrance a bouleversé leur visage, or, il n’y a que deux jours qu’ils sont en prison, dans huit jours ils seront morts après des souffrances épouvantables. Le Commandant décida une nouvelle protestation dans laquelle il fit entrevoir pour ces bourreaux une prison dans l’ile de CORSE. Nous aurons des renseignements complémentaires lorsque les malheureux seront sortis de prison. Malheureusement, le Commandant ne peut pas faire voir qu’il sait tout car ce serait la prison pour d’autres. Aussi il lui est impossible d’exiger la libération des martyrs. Mais les mots employés par lui mettent la puce à l’oreille de nos tyrans qui le soir même libèrent le caporal CHOVIN. » Dès son retour le caporal libéré nous fit parvenir un rapport détaillé dont voici [un extrait] :
"Là, je fus jeté dans un cachot où je retrouvais, exténué, le soldat CORNET de l’E.M. et le tirailleur matricule 72. A la tombée de la nuit, nous fûmes appelés tour à tour dans la chambre au dessus. On me lia les pieds avec une bretelle de fusil que deux déserteurs (tirailleurs algériens) tenaient ; d’autres détenus me tenaient par les jambes, la tête et les épaules, les bras croisés ; le chaouch turc (sous-officier) alors s’armant d’un gros bâton me frappa à dix reprises et, de toutes ses forces, sur le dos, les hanches et les mollets. Il cassa un de ces bâtons sur mes jambes. Puis, pouvant à peine me tenir debout, courbaturé, je fus poussé à nouveau vers la cellule commune.
Ce matin, à nouveau, même correction augmentée de quelques coups. Mes camarades ont reçu, à l’heure actuelle, quoique entrés le même jour que moi, plus de 80 coups de bâton : ils ont les pieds en sang, sont fourbus et moi je me trouve dans un abattement extrême, car, je le ferai remarquer, je suis paludéen, ayant souvent des accès de fièvre (je suis resté couché toute la journée d’avant hier) et suis par conséquent très faible."

Donc l’un de nos prisonniers était libre mais dans quel état ! Nous souffrions presqu’autant que ces malheureux et à ce moment plus encore car deux restaient encore en prison. Nous nous demandions avec anxiété si, un jour ces malheureux sortiraient vivants de cet enfer terrestre. De plus cette anxiété allait croissant car les heures si pénibles passaient et toujours plus terribles pour eux, d’autre part nous avions appris par notre service de renseignements qu’ARIF Bey avait promis la bastonnade au sous-officier turc chargé de frapper si les coups n’étaient pas marqués sur les corps de nos pauvres soldats !

Comment faire ? Quelle solution prendre pour sauver ces pauvres malheureux ? Le Commandant MESNIL décida une nouvelle démarche auprès des tyrans mais cette fois il employa un moyen qui lui répugnait certes mais qui avait toute chance de donner un heureux résultat , c’était l’essentiel. Nous savions qu’ARIF Bey était sur le point de passer chef de bataillon ainsi qu’un autre capitaine: NAZIM Bey chargé du ravitaillement du camp. Un sentiment de jalousie existait entre ces deux misérables ; il fallait en profiter. Sans nommer NAZIM Bey le Commandant raconta à ARIF Bey que quelqu’un voulait certainement lui nuire et le poussait à des excès vis à vis des prisonniers, il lui dit combien il était surpris, qu’il savait qu’il avait à faire à un homme civilisé, animé d’excellents sentiments et que sans aucun doute on lui voulait du mal. Puis pour terminer après avoir bien excité la vanité de ce gros individu, il lui demanda comme un service personnel la libération des deux prisonniers de la citadelle. Aussitôt il défera au désir du Commandant et promit la liberté à nos soldats pour le soir même.
Nous savions que le moyen employé était malpropre, que nous mentions effrontément en faisant croire à cet homme que nous avions de la sympathie pour lui alors que nous avions que du mépris et de la haine mais Dieu prendra-t-il ce mensonge comme un péché ? Je suis bien sûr du contraire ; il n’en voudra pas à notre Cher Commandant.

Après sa captivité, le Commandant Mesnil est à Damas, instructeur au cours de perfectionnement technique de l'Armée du Levant jusqu'en octobre 1922. Puis il participe à l'occupation, par l'Armée Française, des pays Rhénans et de la Rhur. Est-ce la maladie dont il a été atteint en mai 1918, ou les gaz qui l'ont intoxiqué en août 1918, ou l'épreuve de la captivité ?
La santé du Commandant reste précaire...il décède à Coblence, en Allemagne, le 23 juin 1924. Il est âgé de 44 ans!
Ses amis n'ont pas oublié tout ce qu'il a donné de lui-même, et ils tiennent à lui rendre hommage:

L’ECHO de PARIS
Mercredi 16 juillet 1924
N° 15.475
Rédacteur en Chef : Henry SIMON
Auteur de l’article : Henri de KERILLIS
*****

L’HOMME DE BOZANTI

Un grand soldat vient de descendre dans la tombe.
Qui l’a su ?

Aucune voie officielle ne s’est élevée pour lui adresser un salut. Les journaux n’ont plus n’ont rien dit.
Plus de fleurs eussent accompagné le dernier des cabotins !
…Pourtant elle est belle, elle est bien belle, l’histoire du Commandant MESNIL, héros de BOZANTI.

Le Commandant MESNIL avait servi pendant la guerre à la Légion Etrangère, puis au 412ème de ligne, où l’armistice le surprit ; il avait gagné rien que dans la « biffe » ! - douze citations et la rosette ; il était admiré pour sa bravoure, mais autant, si possible, il était aimé pour sa bonté.
En mars 1919, le Commandant MESNIL suivit le 412ème, envoyé au Levant. Et bientôt au mois d’août, il était désigné pour aller camper avec son bataillon à BOZANTI, point stratégique important dominant la route et la voie ferrée sur les vallées qui relient l’Anatolie à la Cilicie.
Mission dure entre toutes, car il fallait s’isoler à 80 kilomètres du gros des forces françaises, dans une région battue par l’ennemi. Mais le bataillon avait reçu la trempe du Chef. Trois compagnies étaient faites de jeunes soldats, dont beaucoup de volontaires, des classes 18 et 19, la quatrième de tirailleurs. Tous les officiers étaient vétérans de la Grande Guerre, et l’un d’eux, le Lieutenant JOURNOIS, qui sera l’ami fidèle du Commandant, avait gagné la croix à vingt ans. Le jour où l’on partit en chantant, il y avait à l’effectif 912 hommes – 912 hommes et une femme -, car Madame MESNIL suivait son mari. Elle était l’infirmière du bataillon. On l’avait vue à la tâche, déjà, dans des coups de main. Les hommes l’appelaient « Maman ».
Vers le 20 mars, le bataillon MESNIL s’installe à BOZANTI autour de quelques baraques. Il creuse des trous et des tranchées, place des blockhaus, tend des fils de fer, dégage… (Illisible au pli du journal)
Dès le 26 mars, l’ennemi est en vue du fortin. Ce sont des bandes de Tchétés, dissidents kémalistes. Le 27, ils s’élancent à l’assaut. La défense est admirable. Quand l’attaque est brisée, des centaines de Turcs couvrent la terre et les Français n’ont que trente blessés. Le Commandant MESNIL s’est retrouvé l’homme légendaire des grandes journées de VERDUN. Quand le soir de la première victoire, il fait l’appel des soldats, des hommes, au passage, saisissent les pans de sa capote, qu’ils portent à leurs lèvres.
Mais le siège est commencé. L’encerclement menace. La position est balayée par les tirs ennemis. On décide d’installer les blessés en dehors de l’enceinte proprement dite, dans un emplacement qui semble mieux abrité et facile à défendre.
Ce sera l’occasion d’un premier malheur. Le 2 avril, une troupe de Tchétés parvient à surprendre la petite garnison de l’hôpital. Les blessés et les défenseurs sont massacrés. Seule, Madame MESNIL, qui avait suivi les ambulances, est épargnée, prisonnière.

- Vous allez écrire à votre mari une lettre où vous le supplierez de cesser une résistance inutile, lui dit le général turc.
- Je refuse.
- Eh bien ! vous serez à la prochaine attaque, conduite et poussée devant nos soldats.
- Vous commettrez une lâcheté inutile…Mon mari tirera quand même.
Alors un message est envoyé au commandant pour le prévenir. Il répond simplement :
- Je suis ici par ordre… Je m’y défendrai… Je n’ai pas à m’occuper du reste…

Cependant la situation devient terrible. Les vivres commencent à manquer. Les assaillants, en dépit des pertes, sont chaque jour renforcés de bandes errantes, et pendant deux mois les attaques se renouvellent sans cesse. Isolée de tout, coupée des lignes françaises, se sachant ignoré de la Patrie lointaine, la petite garnison fait des prodiges. Admirable, héroïque, le Commandant MESNIL se surpasse. Il est de tous les combats, il est de toutes les affaires où il y a de la misère et de la douleur, au milieu de ses enfants, de ses « jeunets », qu’il sait émouvoir, consoler, exalter, entrainer. Il a dit : « Petits, ici, nous défendons la France et l’honneur de la France… Quand la France saura ce que vous avez fait pour elle, vous verrez si elle saura vous aimer. » Mais, en attendant, ce sont « petits » qui l’aiment, qui l’adorent. Il est leur fierté, leur espoir, leur âme. Il est tout pour eux… Ceux-là seuls qui ont eu la douceur immense, dans les heures terribles d’autrefois, de pouvoir se donner au chef, lui faire abandon de toutes leurs souffrances, et au fond d’eux mêmes lui offrir leur vie, ceux-là seuls qui ont gouté à cette rude et sublime tendresse qui ne nait que dans les batailles et ne dure qu’à la guerre, ceux-là seuls peuvent comprendre !

Mais voici que le 26 mai au matin, tout à coup, un point brille dans le ciel : c’est un avion qui vient des lignes françaises. Une immense émotion s’empare des assiégés quand les cocardes tournoient sur leurs têtes. L’avion ne cherche pas à se poser sur le sol difficile, mais il a quelque chose à dire, et avant que de s’éloigner, il plonge brusquement vers le sol et jette un message : « Toutes les colonnes envoyées pour vous délivrer ont échoué…Votre mission est terminée…Vous êtes libres de vos décisions…Vous avez bien mérité de la Patrie. »

Sans un tressaillement, le Commandant MESNIL, après avoir lu ces lignes, a dit seulement à ses officiers : « Mes amis, nous partirons ce soir vers Mercines…Nous n’avons pas un jour à perdre, car les vivres vont manquer…Nous devons coûte que coûte tenter de briser les lignes assaillantes et de rejoindre…Ce sera dur…On fera au mieux…C’est le devoir. »

Le soir même, à la nuit tombante, une grande clameur montait soudain des trous de Bozanti, courant dans la vallée : « Vive la France…Vive la France ! » Les clairons sonnaient l’assaut. Le bataillon MESNIL, chef en tête, rassemblé sur un seul point, se jetait furieusement sur la ligne turque, et après deux heures d’un dur combat féroce, avec des alternatives de revers et de succès, la brisait et passait… Les vaillants laissaient sur le terrain 60 tués et 198 blessés. Mais les Turcs, gênés dans la poursuite, les perdaient dans la nuit.
Retraite terrible. Des guides arméniens mènent la marche. Les jeunes soldats, minés par les privations, par les fatigues et par les fièvres, gravissent avec peine les pentes de la montagne. Le Commandant parcourt les rangs. – Allons, mes petits, vous êtes au bout du calvaire… Le vieux que je suis tient encore ; c’est donc que vous pouvez tenir aussi…Allons, allons, suivez moi.
En 48 heures, la colonne parcourt 50 kilomètres. Mercines n’est plus qu’à 30. On ne laisse pas un trainard. Les plus solides se relaient pour porter les blessés. Farouche, la volonté du Chef plane sur la troupe et l’enlève. L’espoir commence à venir…
Mais voilà que le 28 au matin, vers 6 heures, comme le bataillon s’engage dans un ravin, un coup de fusil éclate derrière. Signal tragique. L’embuscade est tendue là. Une rafale de balles descend des rochers et des taillis qui dominent la colonne. Deux cents hommes tombent. La minute est poignante.
- En avant ! a crié le commandant. En avant ! mes petits…de tout votre cœur, en avant !
En avant ! Pourquoi ? Parce que le chef cerné, qui ne peut plus ni reculer, ni s’arrêter, sait que, tant qu’à mourir, il faut mourir en marchant, mourir en chargeant. Les restes du bataillon MESNIL suivent le chef héroïque : En avant ! En avant !..

Et la chance sourit cette fois. Les Turcs sont rejetés à la baïonnette. Encore, la route est libre. Mais il fait grand jour et la vallée s’emplit d’ennemis. Alors, on cherche salut vers les hauteurs…
Vers 4 heures du soir, le bataillon Mesnil s’est réfugié sur un piton, à 3.300 mètres d’altitude. Les hommes sont dans la neige jusqu’au genoux. Beaucoup sont tombés sur la route, épuisés. On a entendu leurs cris :
- Adieu mon Commandant !
- Adieu les copains ! Bonne chance, vous !
- Vive la France !
- Vive le 412ème ! Vive le Commandant !

Et la plupart s’achèvent pour échapper aux tortures. Mais le destin est contraire. A 5 heures, les Tchétés sont signalés.

Alors le Commandant MESNIL réunit ses officiers et sous-officiers, et après quelques paroles déchirantes, ayant avoué qu’il n’avait plus ni vivres ni munitions, il leur dit simplement : « Mes amis, je n’ai pas le droit de vous demander davantage.. »
Puis il fit accrocher un linge au bout d’une baïonnette, et quant l’officier turc se présente, on entend cet admirable langage :
« Vous avez la certitude de la victoire finale parce que vous êtes vingt contre un, mais j’ai, moi, la certitude de vous faire payer chèrement cette victoire…Mes mitrailleuses sont meilleures que les vôtres…J’ai des cartouches à profusion…Il vous en coûtera des milliers de morts de me barrer la route…Par raison d’humanité, j’ai donc décidé, si vous acceptez mes conditions, de me rendre avec ma troupe…Je veux enterrer mes morts…Je veux pouvoir soigner mes blessés…Je veux que vous vous engagiez à me laisser partager avec mes officiers la captivité de mes soldats…Je veux la vie sauve pour mes guides arméniens…Je veux les honneurs militaires…Je veux garder mon sabre…Vous avez une heure pour vous décider… » Les Turcs acceptent et signent.
Et comme la nuit tombe sur la montagne, les survivants héroïques et malheureux du bataillon MESNIL, immobiles derrière leur chef, brisés de douleur, tournés vers l’ouest, vers la France, présentent les armes avant de les livrer.
…Horrible suite. Les blessés sont fusillés sur place, comme le seront tout le long de la route les infortunés trainards. Déchaussés, obligés de marcher pieds nus dans la neige ou sur les roches, roués de coups, les captifs sont conduits de villages en villages. Le commandant MESNIL est au milieu d’eux, rejoint plus tard en prison par sa femme. Brave sous le feu, il sait l’être plus encore devant ses gardiens. Vingt fois il est jeté au cachot pour avoir défendu encore et encore ses « petits », pour avoir crié sa douleur, son dégout et sa colère devant leur martyre.

…Martyre interminable ! Lors des accords de mars 1921, Monsieur Franklin Bouillon néglige de demander la délivrance des malheureux. Et ce n’est qu’après 16 mois d’une abominable captivité que les 207 revenants des 912 héros de BOZANTI sont rendus à la France. Le Commandant MESNIL, le chef, revient, lui, sur un brancard, touché à mort. Fort comme toujours, il semble pourtant vouloir triompher des ravages du mal et traîne debout pendant vingt mois une lente agonie : puis, vaincu, succombe.

Ces hommes, géants de la guerre, braves au combat comme des fauves, doux après comme des femmes, dont l’âme est aussi nette que le tranchant de leur épée ; ces hommes ne s’en vont pas brusquement dans les ombres. Une trainée lumineuse marque leur sillage, que nos yeux éblouis continuent de fixer longtemps !

Mort, le Commandant MESNIL, héros de Bozanti, drame d’arrière garde de la grande épopée ? Mort ? Pas tout à fait !

Sa gloire survit et rayonne.
Et puis avant de partir, il a jeté de belles semences.

La moisson viendra.

Henri de KERILLIS

Un peu plus tard, le même journal publie une lettre d'un ancien soldat qui rend lui aussi hommage à son Commandant, et qui explique tout ce qu'il avait apprécié chez lui:

LETTRE D’UN ANCIEN SOLDAT DU 412ème SUR LE COMMANDANT MESNIL, HEROS DE BOZANTI

L’ECHO de PARIS

24 août 1924

Il nous a semblé que l’admirable lettre qu’on va lire, adressée à notre collaborateur Henri de Kerillis à la suite de son article sur « l’homme de Bozanti » méritait à un double titre d’être publiée à cette page des Braves Gens. Elle fait à la fois honneur au magnifique chef qu’était le Commandant Mesnil et au brave soldat, ancien petit caporal du 412ème, qui sait si bien exprimer des sentiments d’une si touchante ferveur pour son ancien commandant.

Paris le 24 août 1924.

Monsieur,

Je viens de lire vos articles des 16 juillet et 20 août 1924, parus dans l’Echo de Paris. Je ne lis pas habituellement ce journal. Un ami qui le lit m’a donné communication des textes de ces deux articles.
L’un parle du Commandant MESNIL, l’autre d’Ourfa et du Lieutenant DELOIRE.
Le commandant MESNIL était mon chef de bataillon. Le lieutenant DELOIRE, mon chef de section. Ce dernier fut envoyé à Ourfa. Je restai au 2°/412 et y vécus avec le commandant MESNIL le temps que durèrent les opérations de Bozanti. J’y fus blessé, fait prisonnier, car je n’étais pas transportable et quand le bataillon quitta le village, j’y restai avec neuf camarades blessés comme moi et aussi intransportables. Nous ne sûmes la tragédie de Gulek-Bagnaz que quelques jours plus tard quand les débris du bataillon furent ramenés à l’hôpital où Madame MESNIL soignait déjà depuis un mois ceux de nos camarades qui furent les premiers blessés.
Ceci pour vous dire que je connais le Commandant MESNIL. Il était le Chef, le Chef, non seulement du bataillon, mais de ce que vous appelez la garnison : les 3 compagnies du 412 (6, 7 C.M., la 5ème étant à Ourfa), la compagnie de tirailleurs , le génie (une section) et les artilleurs (deux pièces de 65).
Il en était le chef militaire, le chef spirituel, ainsi que vous le dites, il en était l’âme. Et cette âme animait une résistance farouche. Et il y eut sur la terre, sous cette influence d’une force morale immense, une époque dont la beauté ne fut qu’un reflet de la beauté de l’âme de son créateur.
De nous, des quelques deux cents survivants de cette affaire, qui fut appelée « les incidents de Bozanti », elle est connue évidemment !
Aujourd’hui, surtout, le recul situe les actes à leur vraie place et leur donne une juste valeur.
Et la vue d’ensemble plus parfaite que nous en avons est un incomparable tableau, où il semble que les horreurs, carnages, tueries, ombres noires et combien douloureuses, n’aient eu d’autre objet que de mettre mieux en valeur cette lumière éblouissante que fut pour nous « le Commandant » avec sa femme.
Nous disions : « le Commandant » car ce mot banal parfois, prenait en lui une puissance extraordinaire. Il commandait, le soldat : l’attaque, la bravoure, le courage, l’énergie, l’esprit : l’intelligence, la volonté, la réflexion, le cœur : la bonté, le sourire, la charité.
Et son commandement n’était pas une servitude. Il était la concrétisation de ce qu’éprouvaient nos vingt ans et en lui, chacun reconnaissait un peu de soi même, et nous l’aimions, oui, beaucoup, et ceux qui l’ont connu à Bozanti l’aimeront toujours.
Je n’ai pas eu la chance de le connaître à Verdun, j’étais trop jeune alors. Je ne fus au front que l’année 1918. Mais là, j’ai rencontré des officiers braves qui aimaient les soldats. Et j’en avais conçu un idéal de l’officier en guerre. Longtemps après (en 1920), le Commandant MESNIL m’apparût sur les collines du Taurus. Je le reconnus comme celui que j’avais rêvé, paré de toutes les qualités, et cela, quand j’avais, ainsi que mes camarades, le plus grand besoin de sentir une telle vie à côté de la mienne. Quelle force, c’était, et aussi quelle beauté !
Les événements suivirent le cours que vous indiquiez le 16 juillet 1924, et je me permettrai de relater un fait qui fera connaître le soldat et l’homme qu’était « notre Commandant ».
Le 26 mai 1920, après la dernière visite de l’avion qui venait d’apporter l’ordre de repli, nous étions, les blessés couchés (car il y en avit d’autres, debout, qui continuaient la défense), dans le sous-sol de la gare de Bozanti. C’était le seul bâtiment en pierre qu’il y eût dans le village, et les Turcs avaient depuis quelques temps des canons, ils bombardaient. Nous ne savions pas encore ce qu’avait communiqué l’avion. Le soir, une note portée par un agent de liaison fit savoir au Major (le docteur GALLAN) qui devait fournir un état des blessés transportables à dos de mulet ou de cheval ! Nous comprîmes ! L’angoisse nous envahit, et l’aumônier (le Père NIORTHE) vint nous voir. Il venait d’ailleurs chaque jour, et même plusieurs fois par jour (le reste du temps, il était aux emplacements de combat, aux C.R.). Il vint donc nous voir et nous expliqua…ce que nous avions deviné. L’attente commença, les préparatifs de toutes sortes s’effectuaient, activement, et nous étions là, couchés, meurtris, ne pouvant bouger, fiévreux, anxieux, et le bataillon allait partir. Passerait-il ? Qu’allaient devenir les camarades, le commandant, les amis vrais et éprouvés, notre vie de cette époque ? Nous avions peur. Et nous ? Qu’allaient faire de nous les Turcs ? La nuit tombait, le silence, le froid nous étreignirent. Les plaintes des blessés qui souffraient se firent plus vives dans le silence angoissant. Soudain, du bruit, des voix dans l’escalier, une surtout ! Connue et qui nous fit chaud au cœur.
Le Commandant venait nous dire au revoir, accompagné de quelques uns de ses officiers, du docteur et de l’aumônier. Il nous dit : « Mes enfants, j’ai reçu l’ordre de partir et je ne peux pas vous emmener, car la route sera dure dans la montagne. L’infirmier VENTURINI, votre camarade restera avec vous, il l’a demandé comme volontaire. Il n’ignore pas les périls de cette mission ; il va se vêtir avec une tunique du docteur pour imposer le respect aux Turcs quand ils arriveront. Je lui remets cette lettre, traduite en turc par le caporal interprète arménien. Il la donnera aux turcs. Cette lettre demande qu’il vous soit accordé le traitement dû à des soldats blessés et prisonniers, que vous soyez soignés et protégés contre les excès que leur inspirera leur facile succès. » Enfin, il nous lut la lettre qu’avait dictée son cœur, et l’espoir renaissait à chacune de ses paroles. « Mes enfants, ajouta-t-il, je ne puis faire plus. » Et l’émotion enrouait sa voix. Nous étions bien près de pleurer tous et lui aussi, le bon et brave Commandant. Il nous serra la main à chacun et ses officiers, et le docteur et l’aumônier :
« Au revoir, nous dit-il encore, au revoir mes enfants » Et nous le vîmes s’en aller. Quelques jours après, nous nous retrouvions à BELEMEDIK cette fois, où les débris du bataillon étaient acheminés après l’affaire du ravin. Il ne nous était rien arrivé de fâcheux. Les Turcs avaient été corrects avec nous. Mais ce que je suis impuissant à exprimer, c’est l’afflux de courage et d’espérance que nous avait communiqué le commandant au cours de cette brève et émouvante visite d’adieux. Le soldat avait l’ordre de partir, il partait. L’homme laissait là des frères qui souffraient ; il les consolait. Cela paraît très simple , mais quand on l’a vécu, cela paraît immense.

Voilà, monsieur, l’homme de BOZANTI.

J’aurais voulu vous le faire connaître encore mieux. Pour cela, j’avoue mon incapacité. Je ne trouve pas de mots pour bien exprimer ce que j’éprouve.
Je laisse alors à celui-là même dont il s’agit le soin de se faire connaître. Après notre retour, il advint que j’eus à lui demander différentes choses. Je me permis de lui écrire. Il me répondit. Ce sont ces réponses que je vous communique en vous priant de vouloir bien me les retourner.
Elles vous diront mieux que je ne puis le faire, comment on peut aimer son Commandant. Je vous joins aussi deux photos. Elles furent prises à ADANA le soir de notre arrivée dans nos lignes, en septembre 1921. Ce qui explique qu’elles soient grises. Vous y voyez le commandant, le bras gauche en écharpe, parce que « l’araba » qui le transportait avait versé dans une ornière et son bras s’était cassé. Les pistes, là bas, sont mauvaises dans le Taurus. Mais la joie de nous conduire à la délivrance lui faisait compter pour rien cette souffrance passagère. Vous trouverez aussi la lettre que Madame MESNIL m’adressait pendant sa maladie dans la Ruhr et enfin, le triste, l’affreux « faire-part » que je reçus en plein cœur, comme si c’eût été un membre de ma famille.
Je n’étais qu’un simple caporal au 2°/412.
Et alors, monsieur, je vous remercie d’avoir signalé la perte de cet homme, afin que ce grand soldat, qui fut aussi un grand cœur, ne soit pas totalement ignoré ; et je déplore aussi l’indifférence presque complète qui accueille une telle disparition.
La vertu ne reçoit et ne trouve de récompense qu’en elle même. A ce point de vue, il eût la plus belle qu’il pouvait espérer. Mais il convient que de tels exemples ne soient pas inutiles.
Si nous pouvions, quelques amis et moi qui nous sommes connus là-bas et qui continuons, depuis bientôt trois ans, à correspondre et à conserver le culte de notre Commandant et de sa femme, admirer et aimer, nous aurions l’impression d’acquitter une partie de la dette de reconnaissance que nous lui devons. Voulez vous nous y aider ?
Avec mes respectueuses salutations, je vous prie d’agréer, Monsieur l’expression de ma gratitude pour avoir salué, à sa mort, l’incomparable héros que fut le Commandant MESNIL.

E .CHARLES – 34, rue Vivienne à PARIS




Copyright    logo de Legalis    Nicole ROUFFIAC - 2005 - Tous droits réservés