Carte postale

La fin de la Grande Guerre. Le camp du Larzac en 1918

A la fin de la Grande Guerre, le Gouvernement Français a envoyé des troupes en Cilicie pour y construire la paix. L'Empire Ottoman n'existe presque plus, et les Turcs, vaincus, semblent trop affaiblis et divisés pour pouvoir être pris au sérieux dans des revendications territoriales irréalistes. C'est ainsi que l'Armistice de Moudros, et plus tard le traité de Sèvres, leur sont très défavorables.
C'est avec surprise que Paris observe le mouvement Kémaliste naissant. Les Turcs sont-ils capables de relever la tête? Faut-il les prendre au sérieux? Sur le terrain, des hommes tombent, des civils sont massacrés. Peu à peu, Mustapha Kemal s'affirme comme un fin stratège et un général déterminé. Pourtant, il reste encore des questions au niveau politique : un général qui sait faire la guerre est-il capable de gouverner un grand pays dans un contexte international? Est-il capable de négocier un traité équilibré qui laisse une place à chaque peuple de la région, et particulièrement aux Arméniens?
Préoccupés par ces questions essentielles, nos gouvernants ont tendance à oublier les prisonniers français qui sont aux mains des Forces Kémalistes. Les familles ne les oublient pas!
Comme Florentine, beaucoup écrivent pour demander des nouvelles. Voici une lettre que j'ai trouvée dans un carton d'archives (SHD 7N4151). Elle est adressée à Monsieur le Ministre de la Guerre:

V. le 21 mars 1920,

J'ai l'honneur de solliciter de votre bienveillance votre intervention pour me permettre d'être fixée sur le sort de mon fils
Ernest M. (classe 1918) soldat au 412ème d'Infanterie 1èreCie Mse
Troupes Françaises du Levant
Secteur 606A
dont je suis sans nouvelles depuis la fin de décembre dernier.
Une lettre expédiée à son adresse le 22 Octobre me revient aujourd'hui avec la mention "Prisonnier" écrite au crayon et une griffe "Retour à l'envoyeur".
Une lettre adressée à son capitaine est également restée sans réponse.
Vous comprendrez, Monsieur le Ministre, les angoisses d'une mère dont le mari est décédé pendant la guerre, le fils aîné, prisonnier des Allemands en 1915 et rapatrié en Suisse comme grand blessé et qui se voit encore privée de nouvelles de son jeune soutien.
Si pendant la guerre il était difficile de renseigner les familles, on ne s'explique plus aujourd'hui le silence de l'autorité militaire dans les circonstances actuelles alors que la guerre est terminée depuis plus d'un an.
J'espère donc, Monsieur le Ministre, que votre intervention suffira pour faire cesser cet état de choses et que bientôt je pourrai connaître la marche à suivre pour écrire à mon fils et recevoir ses lettres.
Les forces débarquées à Constantinople doivent pouvoir imposer aux Turcs la libération de nos enfants tombés entre leurs mains et dont nous avions escompté le retour ces jours-ci.
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments respectueux,
Veuve M.

Les premières informations sur les prisonniers français arrivent par télégramme chiffré de Constantinople le 14 septembre 1920. Elles concernent Madame Mesnil et quelques autres officiers. Le Commandant Mesnil est mentionné sur une liste le 17 novembre 1920. Le Croissant Rouge Ottoman communique une listes de soldats détenus au camp de Césarée le 28 décembre 1920. Elie y figure. D'autre listes arrivent en complément en avril 1921 et jusqu'en août 1921 pour les prisonniers de Marache et ceux retenus à Mamouret-ul-aziz (Kharpout), "identifiés par le relevé des correspondances adressées par eux à leur famille" (SHD 7N4151). Le 2 août 1921, une note fait la synthèse des informations arrivées à ce jour. Elle émane des services du Général Gouraud et est adressée au Ministre de la Guerre:

Le 2 août 1921,

Monsieur le Ministre de la Guerre,

J'ai l'honneur de vous rendre compte ci-après des résultats du travail effectué pour la mise au point de la liste des prisonniers de l'Armée du Levant.
Sur l'état nominatif joint à votre bordereau du 6 juillet il a été relevé 90 noms de prisonniers qui étaient inconnus à mon état-major où les listes du Croissant Rouge datées des 3, 15 et 29 avril ne sont pas parvenues.

Par contre, 75 militaires prisonniers (voir tableau 1 ci-annexé) ne figurent pas sur votre liste qui comprend 842 noms (au lieu des 906 annoncés dans votre télégramme du 20 juin). Ce nombre de 842 est à réduire de 177 unités pour les raisons suivantes:
( - 240 noms différents se rapportent seulement à 110 militaires
( soit en diminution.......................................................................................130
( - 11 sont décédés en captivité ................................................................... 11
( - 34 n'ont pas été identifiés dans les camps turcs;
( ils n'ont été signalés prisonniers que par leurs chefs de corps
( qui ne possèdent à ce sujet aucune certitude. Ces militaires
( doivent être considéres comme disparus présumés prisonniers ..........34
( - 2 se sont évadés .......................................................................................... 2
(                                                                                                                       -----------
(
(                                                                                     Total        ............        177

En sorte que le nombre de prisonniers actuellement identifiés est de

                                    (842 plus 75) - 177 soit         740

se décomposant comme suit :
460 Français
248 Algériens
28 indigènes coloniaux
4 Arméniens

Signé PETTELAT

En septembre 1921, ce ne sont pas seulement les familles qui demandent des nouvelles des prisonniers, comme en témoigne cette note que j'ai trouvée dans les cartons du Ministère de la Guerre (SHD 7N4151):

Paris le 27 septembre 1921,

NOTE AU SUJET DES PRISONNIERS FRANCAIS AUX MAINS DES TURCS

1° Les Turcs rendent, en ce moment, 20 malades et grands blessés. Rien ne permet malheureusement de prévoir l'époque de la restitution des 800 hommes et des 7 officiers qui, avec Mme Mesnil (femme du Commandant Mesnil) restent entre leurs mains.
L'opinion publique et le Parlement s'inquiètent de plus en plus de leur sort. Depuis quelques temps, les demandes de renseignements émanant d'associations d'anciens combattants ou d'anciens prisonniers s'ajoutent aux lettres de parents et de parlementaires.
Il importe donc au premier chef, tant du point de vue de ce qui est dû à ces hommes qui ont beaucoup souffert matériellement et moralement après avoir glorieusement fait tout leur devoir que du point de vue de l'opinion publique et du Parlement que le statut des prisonniers soit réglé avant leur retour pour éviter des atermoiements qui seraient d'un effet dépolrable.
On a l'honneur de demander, en conséquence, que les décisions proposées dans le rapport ci-joint soient prises dans le plus bref délai possible.

2° Le Général Commandant le Corps d'Occupation de Constantinople a demandé qu'un crédit lui soit ouvert afin qu'il puisse faire parvenir de l'argent à ceux de nos prisonniers qui ne reçoivent rien de leur famille.
Le crédit nécessaire a été évalué à 20.000 francs.
La question a été soumise le 16 septembre au Secrétariat Général qui a fait connaître téléphoniquement le 27 septembre que les fonds seraient prélevés partie sur les fonds à la disposition du Ministre (Cabinet 4° Bureau), partie sur un crédit supplémentaire à demander. La dépense serait toutefois engagée immédiatement.
On a l'honneur de demander que le Général Commandant le Corps d'Occupation de Constantinople soit immédiatement informé du crédit qui lui est ouvert afin que les sommes destinées à alléger leur ... puissent parvenir à nos prisonniers avant le commencement des froids sur les plateaux d'Anatolie.

Le Chef de la Section d'Orient du 3° Bureau

Signé : VINCENT





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