A la fin de 1914, la Turquie, dirigée par les Jeunes Turcs, entre dans la Grande Guerre alliée à l'Allemagne. Par le jeu des alliances, elle est en guerre contre la France.
En 1916, le Chérif de la Mecque appelle les Arabes à se révolter contre les Turcs. Avec l'aide des Anglais et de Lawrence d'Arabie, il espère libérer la péninsule arabique de l'Empire Ottoman.
Le gouvernement français souhaite affirmer sa présence dans la région. Il décide l'envoi d'une mission politique et militaire dans la province où se trouve la Mecque, le Hedjaz.
Voici l'ordre de mission que reçoit le Lieutenant-Colonel Brémond (SHD 13Yd 696):

Ministère de la Guerre
Etat Major de l'Armée
Section d'Afrique
5267 9/11

Paris, le 15 août 1916

Le Ministre de la Guerre

A M. le lieutenant-colonel Brémond

Sous-chef d'Etat-Major du 55ème corps d'Armée

Organisation d'une mission politique et militaire au Hedjaz.


Les évènements du Hedjaz ont conduit le gouvernement à encourager l'attitude prise par le Chérif de la Mecque en lui manifestant les bonnes dispositions de la France et en lui prêtant le concours qu'il attend des alliés.
A l'occasion de la reprise du pèlerinage, une députation politique et une mission militaire seront envoyées auprès de l'émir.
Vous êtes désigné pour assurer la coordination de ces deux délégations et diriger la mission militaire.

OBJET DE LA MISSION MILITAIRE.

L'insurrection arabe contre la domination ottomane est susceptible d'immobiliser des effectifs turcs en proportion avec son extension.
Or, le Chérif Hussein ne s'est résolu à secouer la tutelle ottomane qu'après s'être assuré du concours que lui prêtait l'Angleterre, il paraît compter sur les Alliés pour lui procurer les contingents indigènes, les armes, les munitions et le matériel qui lui font défaut.
Aussi le gouvernement a-t-il résolu de joindre à la députation politique du Hedjaz une mission militaire française composée exclusivement d'officiers indigènes musulmans, dont le chef aura pour rôle de s'enquérir auprès du chérif du concours qu'il attend de la France en personnel d'encadrement, en armes, en munitions et en matériel de guerre. Ces officiers pourront même être appelés à coopérer à l'organisation des contingents du chérif et à leurs opérations militaires.
Vous aurez à vous tenir en liaison avec la mission militaire lorsqu'elle sera passée au Hedjaz et à préparer à portée de Djedda une base destinée à recevoir les cadres, le personnel technique et le matériel de guerre à réunir ultérieurement pour être mis, s'il y a lieu, à la disposition du chérif.

ORGANISATION DE LA MISSION

La députation politique sera dirigée par M. Ben Gabrit.
Les membres de cette députation seront conduits à Alexandrie par les soins du département des Affaires étrangères, à une date qui sera fixée ultérieurement. Ils seront accompagnés ou suivis d'un convoi de 600 pèlerins algériens, marocains et tunisiens.
La mission militaire recevra la dénomination de "Mission militaire d'Egypte".

Elle comportera:

a) Une portion d'Egypte comprenant:
un officier supérieur français, chef de mission, le lieutenant-colonel Brémond,
un officier subalterne français adjoint restant à désigner,
un officier interprète, M. Bercher, officier interprète de 2ème classe,
un soldat interprète auxiliaire, le soldat Cuny, de la 16ème section d'infirmiers militaires,
un secrétaire et trois soldats ordonnances.

b) Une portion d'Arabie, comprenant:
un officier supérieur musulman, le chef d'escadron Cadi, du 113ème Régiment d'artillerie lourde. trois officiers subalternes musulmans:
le capitaine Roguied Saad, du 2ème Rgt de Spahis,
le capitaine Raho Kohammed ould Ali du 2ème Rgt de Spahis,
le lieutenant Lahlouh H.C. aux troupes auxiliaires marocaines,
4 soldats ordonnances musulmans.
Comme chef de cette mission militaire, vous aurez à entrer en relation avec les autorités militaires britanniques d'Egypte et à régler vos dispositions en concordance avec les leurs.
Votre installation éventuelle en Egypte, l'installation ultérieure d'une base, les mouvements de personnel, d'armes et de matériel dans l'intérieur du protectorat ne seront faits qu'avec leur assentiment.
Vous aurez avantage à user, pour ces relations, du concours du Lt St-Quentin, en mission près l'état-major du général commandant les troupes d'occupation.
Vous me rendrez compte des opérations de la mission, sous le timbre de l'Etat-Major de l'Armée (Section d'Afrique) et m'adresserez des propositions au sujet de la satisfaction des demandes de personnel et de matériel émanant [du] chérif après étude sur place de leur opportunité par le commandant Cadi.
Pour la coordination de l'action de la députation politique et de la mission militaire, vous aurez à prendre à Paris les instructions du ministre des Affaires étrangères et en Egypte, celle du ministre de France au Caire, par l'intermédiaire duquel devra passer la correspondance que vous auriez à adresser au Président du Conseil. La Mission militaire s'embarquera à Marseille le 23 août par les Messageries maritimes à destination d'Alexandrie.
[....]

Puis la note comporte des détails sur les suppléments de rémunérations prévus pour les diverses personnes concernées.

Quelques années plus tard, en octobre 1923, à l'occasion de l'inauguration de la Grande Mosquée de Paris, la revue "L'Asie Française" publie un article du Général Brémond, dans lequel il évoque ses relations avec le Chérif de la Mecque, à qui il rend hommage (CHAN 594 AP /5):

Le Malik du Hedjaz
Hossein Ben Ali

Le Malik (roi) du Hedjaz, Hossein Ben Ali, qui est, en même temps, comme l'on sait, Grand Chérif des villes saintes de La Mecque et de Médine, vient d'envoyer un morceau de tapis sacré qui recouvre le Bit Allah, la Maison de Dieu édifiée par Abraham et plusieurs fois détruite et reconstruite, pour sanctifier la mosquée que l'on construit à Paris sous l'impulsion avisée de si Kaddour Ben Ghabrit.
C'est là un geste qui a son importance, car il n'a pas été fait pour les mosquées construites à Londres et à Berlin. Et c'est une occasion de renseigner l'opinion, qui l'est fort mal, sur la personnalité du Malik, que l'on croit à tort anglophile, francophobe, turcophobe, alors qu'il n'est rien de tout cela.

Lorsque le blocus de la flotte anglo-française dans la Mer Rouge en 1916 eut amené les Arabes du Hedjaz au dernier degré de misère, puisque leur pays est absolument stérile et qu'ils ne vivent que du pèlerinage, le Grand Chérif de la Mecque se révolta contre l'oppression Jeune-Turque. Il y avait à cela plusieurs raisons:
D'abord ses sentiments d'affection pour ses compatriotes qui mouraient de faim, sous l'œil indifférent des Turcs. On sait qu'en souvenir de l'éducation du Prophète par les Bédouins, tous les enfants de la famille chérifienne sont élevés dans les tribus, en nomades; ils y prennent le parler coranique à peine modifié par le temps, et des habitudes de rusticité et d'abstinence que les habitants des villes ne connaissent pas. En Arabie, le nomade a conservé tout son prestige et toute sa supériorité sur le citadin, comme au Sahara algérien. L'éducation bédouine, surtout orale, est une excellente école politique; elle comporte un ensemble de pratiques de courtoisie très minutieusement réglé, qui rappelle celui de notre population au moyen-âge; et l'imagination, la poésie y trouvent leur compte avec un enseignement oral qui rappelle celui des gens de l'époque d'Homère aussi bien que celui des Arabes des Khalifes avec les Mille et une Nuits.
Puis, cette révolte n'était que la réalisation des vœux de toutes les populations arabophones, qui, depuis 1905 surtout, n'avaient cessé de chercher à alléger le poids du joug turc, obtenant des octrois de concessions que les Turcs accordaient dans les moments difficiles (guerre de Tripolitaine, etc.) et retiraient sans vergogne dès qu'ils se sentaient les plus forts. L'attitude anti-arabe des Turcs en Syrie, depuis le début de la guerre, ne laissait aucun doute sur ce qu'ils feraient en cas de victoire; les massacres germano-turcs ont sévi aussi bien pour les musulmans non turcs que pour les chrétiens.
Enfin, le Grand Chérif savait pertinemment que le Gouvernement jeune-turc avait décidé sa mort et son remplacement par un Chérif de la famille des Aoun, rivale de la sienne, et qui depuis la conquête des villes saintes par les Turcs Ottomans au XVIème siècle, alternait dans le gouvernement des Lieux Saints. Cette rivalité, soigneusement entretenue par les Turcs, était leur plus solide moyen d'action dans un pays où leurs troupes ont connu plus de défaites que de succès, et ont fait des pertes considérables sans jamais aboutir à la conquête de l'Arabie.
En résumé, cette insurrection n'était que le renouvellement de ce qu'avait fait le Prophète en unissant les Arabes dans l'Islam contre les Abyssins, les Perses et les Byzantins; c'était une nouvelle tentative des Ismaélites pour leur indépendance. Elle était décidée parce que le Grand Chérif se savait condamné à mort, et parce que les Bédouins et les citadins, privés de la mer, étaient réduits à la famine.
Naturellement, chef avisé, le Grand Chérif était entré en négociations avec les ennemis des Turcs. Or il n'avait auprès de lui à cet effet que les autorités britanniques du Caire. Il trouva chez elles, les encouragements que méritaient le concours qu'il apportait et les relations déjà anciennes , mais trop peu connues en France, de certains agents anglais comme le professeur Lawrence avec les comités arabes.
Il n'est pas douteux en effet, que le soulèvement du Hedjaz portait un coup sérieux à la propagande panislamique germano-turque. Et à ce point de vue, on ne saurait surestimer l'influence qu'il a eue.
Certes, au point de vue militaire proprement dit, cet effort du Hedjaz a produit des effets visibles limités. Il ne faut pas oublier que la population de l'Arabie est profondément divisée en groupes ennemis les uns des autres appartenant à plusieurs races; et personne ne se soucie plus de les unifier depuis que la route des épices, entre l'Océan Indien et la Méditerranée, n'a plus besoin de leurs caravanes. D'autre part les guerriers d'une tribu appréhendaient de s'éloigner de leurs tentes, laissant leurs familles et leurs biens à la merci d'un coup de main d'une fraction hostile. Enfin, la population est très clairsemée.
Mais il faut noter que toute cette population a été avec nous. Des aviateurs anglais ont atterri à maintes reprises sur des points divers du Hedjaz et du désert syrien; partout ils ont été aidés, recueillis, et ils ont trouvé des concours actifs pour se tirer d'embarras. Nous pouvions circuler partout dans le désert arabe, tandis que les Turcs n'osaient s'éloigner à quelques centaines de mètres du rail Maan à Médine.

Une considération qui a eu aussi du poids dans la décision du Malik a été d'empêcher que les chrétiens fussent amenés à occuper la Mecque et Médine pour en chasser les Turcs. Ces derniers avaient amené les officiers allemands jusqu'à Médine; nos détachements en ont trouvé dans les trains qu'ils détruisaient sur cette ligne; et cette violation des croyances avait eu beaucoup de retentissement au Hedjaz.
Au contraire, le Malik nous interdit de bombarder et même de survoler Médine; il fit rétablir la conduite d'eau, coupée par les assiégeants, ne voulant pas qu'un musulman ne pût faire la prière sur le tombeau du Prophète. Pendant ce temps, Fakri-Pacha, le général turc, avait pillé le tombeau du Prophète, et en avait fait le réduit de sa défense.
Le Grand Chérif est un vieillard vigoureux, d'une sobriété qui passe pour miraculeuse et qui est vraiment stupéfiante, il fait sans fatigue en chameau les 87 kilomètres qui séparent la Mecque de Djeddah. D'une simplicité qui rappelle celle des premiers khalifes, de mœurs impeccables, d'une dignité parfaite, le Grand Chérif est profondément convaincu de la réalité de son rôle. J'ai connu peu d'hommes de Gouvernement qui m'aient inspiré une estime aussi complète.
Lorsqu'une mission française lui fut envoyée, en août 1916, il l'accueillit de telle manière que sir Francis Bertie fit au quai d'Orsay, une démarche instante pour ne pas dire plus, pour en demander le rappel immédiat, - qu'il n'obtint d'ailleurs pas : les coloniaux anglais se trompaient complètement en croyant que cette mission était un danger pour eux, alors qu'elle n'était qu'une alliée loyale. Nos pèlerins furent traités en 1916 et 1917 en fils aînés, la Marseillaise fut jouée au mont Arafat. Un détachement de nos tirailleurs Maugrébins ayant fait partie du deuxième pèlerinage, le Grand Chérif devenu Malik, les choisit pour assurer sa garde particulière, au détriment des troupes égyptiennes qui le faisaient habituellement. Quand les Anglais entrèrent dans Bagdad, le Malik s'écria publiquement : "C'est un désastre", regrettant que cette capitale des Khalifes Abassides fut tombée aux mains du général Maude. Et enfin, sans dévoiler aucun secret, je peux assurer que maintes fois il a déploré le peu d'activité de la France dans sa région; j'ajoute qu'il a publiquement félicité nos musulmans de vivre sous la protection française, déclaration qui, en 1916, avait une valeur évidente.
De tous ces faits, il faut conclure que le Malik du Hedjaz est un bon musulman, partisan de l'indépendance de son pays, et qu'il est très bien disposé pour la France, dans laquelle il voit un moyen de maintenir cette indépendance évidemment compromise par le voisinage trop puissant et unique de l'Angleterre. Certainement la lutte contre Faïçal lui a causé le plus vif ressentiment, mais il est trop bon politique pour ne pas aider de tout son pouvoir à un arrangement qui nous est nécessaire pour faire notre pèlerinage interrompu depuis cinq ans, situation qui n'a déjà que trop duré et qui ne saurait se prolonger sans inconvénient pour notre domination en Afrique.

D'autre part, le Malik a sans cesse proclamé qu'il était un ami de la Turquie, qu'il ne luttait que contre les Jeunes Turcs, parce que, expliquait-il, ils étaient les ennemis de la religion musulmane, qu'ils s'en servaient parfois comme d'un instrument, mais n'avaient aucun souci de l'observer. On ne peut que reconnaître qu'il a été bon prophète et qu'il a su apprécier plus exactement que nos négociateurs : il prévoyait la déposition du sultan khalife, et la propagande turque actuelle, qui a remplacé l'appel au fanatisme religieux par l'excitation à la xénophobie.
J'ai toujours entendu le Malik parler avec considération du sultan Abd el Hamid, - qui pourtant l'avait tenu dix-sept ans interné à Stamboul, dans l'incertitude souvent du lendemain, - et aussi de la Turquie et des Turcs, de l'action desquels il soulignait l'importance au point de vue musulman. Quand la garnison turque de Taïf eut capitulé dans des conditions si peu honorables que son chef s'efforça de dissimuler ses effectifs, qui étaient en réalité du double de ce qu'il indiquait, le Malik veilla personnellement à ce qu'aucun manquement aux lois de la guerre ne fût commis. Des moyens de transport furent donnés aux 3.000 prisonniers, leur nourriture fut abondamment assurée; les femmes turques, principalement femmes d'officiers, furent respectées et amenées à Djeddah (plus de 200 kilomètres) dans des conditions qui feraient honneur au pays le plus civilisé. C'est là une de ces contradictions qui surprennent l'Européen, persuadé de la barbarie de gens qui ont simplement une autre organisation sociale que la nôtre.

Jamais le Malik n'a été turcophobe et n'a approuvé qu'on le soit autour de lui.

Il y a actuellement un conflit entre l'Egypte et le Hedjaz. Généralement, les renseignements donnés par la presse française ont été favorables aux Egyptiens. Pour apprécier justement cette question, il faut se souvenir qu'à plusieurs reprises les Egyptiens ont conquis et dominé le Hedjaz : il y a encore à Djeddah de vastes ruines qui marquent cette conquête. Les dirigeants de l'Egypte ne sont pas des autochtones, ce sont les descendants des différents conquérants, Seldjoukides, Mamelouks, Ottomans. Ils sont restés en relation avec Constantinople, et partagent d'une manière générale tous les espoirs des Kémalistes. Ils considèrent l'indépendance du Hedjaz comme une offense à la suprématie ottomane; ils méprisent les Bédouins. De même qu'ils revendiquent le Soudan, ils aspirent au retour du Hedjaz sous leur domination: des centaines de millions d'affaires se traitent dans ce pays désolé au moment du pèlerinage. Et enfin, s'il y a des mines de pétrole dans les montagnes de Suez, de divers métaux dans celles du Sinaï, on peut présumer qu'il en est de même dans la chaîne dorsale qui traverse le Hedjaz du Nord au Sud. D'autre part, les Bédouins du Hedjaz comme les citadins de Djeddah, de la Mecque, de Médine et de Yambo ne vivent que du transport des pèlerins, de leur logement, de leur escorte. Tout ce qui paraît menacer ce trafic soulève la population.
Le Malik est donc tenu de se méfier des Egyptiens et de faire respecter strictement les coutumes anciennes qui garantissent les profits de ses sujets. Tout le conflit vient de là : on ne voit pas pourquoi on y donne tort au Malik, à moins que ce ne soit parce qu'il paraît le plus faible.
On le voit, dans la grande crise de la guerre, le Malik Hossein ben Ali ne s'est montré ni anglophile, ni turcophobe, ni francophobe : son dernier geste, l'envoi d'un morceau du tapis sacré pour la mosquée de Paris, est une nouvelle manifestation de son état d'esprit véritable.
La famille Chérifienne des Beni Hachim est actuellement représentée par des hommes trop avisés et trop conscients des intérêts de leur race et de leur religion, pour qu'ils n'accueillent pas volontiers une nouvelle orientation de notre politique, malgré les souvenirs de la période précédente, aujourd'hui close. Le général Weygand, dont la modestie ne s'inspire que de l'intérêt général, mérite qu'on lui fasse toute confiance dans cette œuvre réparatrice. Et il faut souhaiter que le geste du Malik soit le début d'une période d'entente à laquelle nos musulmans ont droit, puisque sans elle ils ne peuvent accomplir le pèlerinage, une des cinq obligations de l'Islam. Ce sera le retour à la vraie politique musulmane, celle que suivait Bugeaud quand il envoyait Léon Roches à Djeddah et qu'on a malencontreusement confondue, depuis quelques années, avec la politique panislamique touranienne.

Général Brémond.




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