races europe

Le livre de géographie de Florentine (1906)

Au XIXème et au début du XXème siècles, les théories définissant des races humaines font l'objet d'un large consensus chez les scientifiques comme chez les religieux ou les philosophes de tous les pays et de toutes les sensibilités. On apprend à l'école qu'il y a des races d'hommes. La notion de races humaines est présente dans tous les textes de cette époque. On la retrouve dans le livre de géographie de Florentine avec des niveaux d'analyse différents. Pour la France, on va dans le détail:

La France a été habitée dès une époque très reculée. Ce sont les premiers habitants qui ont élevé des dolmens et menhirs qu'on trouve en si grand nombre en Bretagne ou dans le Massif Central.
Depuis lors, de nombreuses races d'hommes se sont établies successivement sur le sol Français. Les principales sont: les Celtes et les Gaulois, venus longtemps avant notre ère; les Grecs, établis sur les bords de la Méditerranée; les Romains, qui conquirent notre pays avec Jules César (50 av. J.-C.); enfin les Francs, race d'origine Germanique.


Pour l'Afrique, la description générale de la population est plus vague:

On ignore le nombre des habitants de l'Afrique; on l'évalue de 130 à 200 millions.
Ces habitants sont des nègres au centre et au sud, des blancs dans le nord. Les religions dominantes sont le mahométisme au nord, le fétichisme partout ailleurs.

Cheval de trait

Le tour de la France par deux enfants chap XXXIV

La notion de race est largement admise. Dans une époque où les sources d'énergie et les moteurs sont encore la plupart du temps d'origine animale, on se montre compétent en sachant choisir la bonne race de cheval pour le bon usage. Voici cette gravure trouvée dans "Le Tour de France par deux enfants", ouvrage pédagogique très utilisé dans la première moitié du 20ème siècle. La légende qui l'accompagne dit ceci:

LE CHEVAL DE TRAIT - La France est le pays qui possède les races de chevaux les plus belles et les plus variées. La meilleure race pour traîner les lourds chariots est la race boulonnaise, la meilleure pour traîner plus rapidement des fardeaux moins lourds est la race percheronne; mais la plus élégante et la plus rapide à la course est la race normande (Calvados)


La transposition à l'être humain s'est faite, pour certains, avec une certaine innocence, et sans haine. La dérive vers des jugements de valeur sans fondements solides n'a pu être évitée. Voici une autre gravure dans "Le Tour de France par deux enfants", et sa légende:

Quatre races d'hommes

Le tour de la France par deux enfants chap LXXV

LES QUATRE RACES D'HOMMES. - La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le nord de l'Afrique et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. D'ailleurs son teint peut varier. - La race jaune occupe principalement l'Asie orientale, la Chine et le Japon: visage plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en amandes, peu de cheveux et peu de barbe.- La race rouge, qui habitait autrefois toute l'Amérique, a une peau rougeâtre, les yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant. - La race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de l'Océanie, a la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les bras très longs.

En 1900, il y a un grand débat entre science et foi. La pensée moderne qui essaye de s'imposer est que la science va bientôt tout expliquer et l'Homme n'aura plus besoin de Dieu. Les marxistes ne sont pas seuls à le penser.
La science encore balbutiante a déjà permis de grands progrès. Les connaissances en génétique permettent aux agriculteurs de sélectionner les animaux reproducteurs pour améliorer leur cheptel et augmenter leur productivité. De même pour les plantes. Produire plus en travaillant moins, quelle chance! Pourquoi ne pas appliquer ces nouvelles connaissances à l'Homme? Si, comme pour les animaux, on interdisait aux individus tarés de se reproduire, on améliorerait la race, et on pourrait dominer le monde!

Sinon, faudra-t-il accepter d'être dominé par une race supérieure?

Il faut dire que la révolution industrielle avait mis beaucoup d'ouvriers dans la misère. Alcoolisme, maladies infectieuses, tuberculose faisaient des ravages chez les pauvres. Emile Zola le raconte dans ses romans. Certains parlent alors de dégénérescence de la race.

A la fois pour justifier les pratiques coloniales de l'époque et pour être sûr de ne pas prendre de retard, une science nouvelle fait son apparition : l'anthropométrie. Dans une article paru dans la revue Gavroche, revue d'histoire populaire, (n°156, octobre-décembre 2008) David Vinson explique:

Pour l'anthropologie physique et son outillage anthropométrique, le monde est composé d'«entités raciales» régies par la concurrence et la domination. Dans le contexte esclavagiste du XIXe siècle la tentation est alors grande de justifier par les corps la prétendue inégalité entre les «races». Des extrémistes anglo-saxons comme Knox, Nott, Gliddon, Morton ou Carus, s'attachent, dans un dessein politique et social (légitimer l'idéologie ségrégationniste et la pratique de l'esclavage), à démontrer l'inégalité originelle et naturelle entre tous les groupes humains. L'universalité de l'espèce humaine est ainsi niée au profit de la hiérarchisation et d'une éternelle séparation entre les hommes sur les plans biologique, intellectuel et moral. Ce postulat laisse libre cours aux préjugés comme chez Haeckel dont l'argumentation relève ici bien plus de l'a priori que de la science : « Si l'on voulait à tout prix établir une limite bien tranchée, c'est entre les hommes les plus distingués et les sauvages les plus grossiers qu 'il faudrait la tracer, en réunissant aux animaux les divers types humains inférieurs. Cette opinion est en effet celle de beaucoup de voyageurs... Un Anglais, qui a beaucoup voyagé et séjourné longtemps sur la côte occidentale de l'Afrique, écrit ceci : A mes yeux, le Nègre est une espèce humaine inférieure ; je ne puis me décider à le regarder comme homme et comme frère; car alors il faudrait aussi admettre le gorille dans la famille humaine ». Dans une perspective différente, l'argumentation colonialiste française va également utiliser des modèles idéologiques qui procèdent d'un mécanisme d'intériorisation de l'autre alimenté par la certitude d'une mission civilisatrice. L'anthropologie se veut science appliquée au service de l'idée coloniale, car pour dominer le colonisé il faut le représenter, le recenser, le mesurer, le classer. L'anthropométrie doit donc permettre une meilleure connaissance des « races » colonisées, justifier le principe de domination et optimiser l'exploitation. Dans un ouvrage de référence, l'anthropologue français Paul Topinard en évoque non sans cynisme le « côté pratique » : « Les peuples civilisés vont partout se substituant aux races sauvages ou s'imposant à des peuples moins belliqueux ; pour cela, les gouvernements n'ont de choix qu'entre deux systèmes; les anéantir ou les rallier. Le premier, malgré quelques exemples récents n'est pas admissible. Le second est réalisable à la condition de comprendre le génie propre du peuple vaincu, ses aptitudes et jusqu'à la nature de sa race [...] or c'est l'anthropologie qui apprend à les reconnaître ».
Si les enjeux apparaissent idéologiques, les pratiques et les méthodes se veulent néanmoins scientifiques car il n'y a de science que dans le mesurable. L'anthropométrie est donc chargée d'apporter les données numériques permettant de dépasser les lieux communs populaires et les simples spéculations des vulgarisateurs à l'exemple du médecin Louis Figuier reprenant une théorie (déjà obsolète à l'époque) de la coloration de la peau : « L'influence de la chaleur et du climat pour modifier la coloration de la peau est un fait certain [...] l'homme blanc européen transporté au cœur de l'Afrique, ou sur les côtes de la Guinée, revêt dans sa descendance, la coloration brune de la peau du nègre [...] les Nègres transportés dans les pays septentrionaux donnent une descendance de plus en plus pâle, qui finit par être blanche ». En opposition totale avec une telle approche, l'anthropométrie, par ses méthodes et ses mesures objectives et rationnelles des hommes, prétend dépasser le subjectif et apporter un cautionnement scientifique à l'étude des «races humaines».

David Vinson, dans son article, montre à quel point, quand ils rentraient dans le détail, les scientifiques de l'époque avaient des difficultés à se mettre d'accord sur une théorie cohérente et vraisemblable. Il conclut:

Le déterminisme biologique a donc engendré les doctrines racistes contemporaines, mais sur une base totalement erronée car, comme le souligne aujourd'hui le généticien Albert Jacquard, la notion de «race» est obsolète et n'a aucun fondement biologique : « Les individus de l'espèce humaine sont fort différents les uns des autres[...] il est impossible de tracer des frontières permettant de regrouper ces populations en classes distinctes » ; autrement dit, il n'y a qu'une seule race humaine ... ou plus de six milliards.

Bien sûr, dès le XIXe siècle, il y a des gens qui ne sont pas d'accord pour améliorer les races humaines comme on le fait pour les races animales. Par exemple, les petites gens comme Elie qui a une sœur handicapée. On la dit "tarée"; est-elle dégénérée?
Moi qui l'ai connue, je sais qu'elle avait une intelligence, une vivacité d'esprit, un sens de la communication avec les autres tout à fait normaux et positifs! Elle était aimée de toute sa famille. C'était un être humain à part entière!!
Et puis il y a quelques philosophes humanistes ou prolétariens, quelques croyants et des médecins qui réfléchissent différemment. Ceux-là pensent que les conditions sociales sont à l'origine de tous ces phénomènes dits de dégénérescence et que l'organisation de la société doit être améliorée, la médecine doit progresser. Mais ils sont pris de court par l'argumentation aux allures scientifiques si logiques, et leur réponse a du mal à convaincre face aux "vérités" apprises à l'école. Beaucoup se mettent cependant à l'action pour améliorer les conditions de vie et de travail, éduquer le peuple et lui rendre l'espérance. Mais les résultats sont lents à obtenir, et ils coûtent beaucoup d'efforts de tous.

Est-ce parce qu'il avait des contacts internationaux, ou parce qu'il voyageait? Ou est-ce à cause de l'affaire Dreyfus? Comme nombre de ses camarades imprégnés par les idées socialistes ou les courants de pensées de la Révolution Française, Jaurès n'était pas à l'aise avec ces analyses pseudo-scientifiques. Il le dit, même si son désaccord reste timide:

Je n'aime pas les querelles de race, et je me tiens à l'idée de la Révolution française, si démodée et si prudhommesque qu'elle semble aujourd'hui, c'est qu'au fond il n'y a qu'une race : l'humanité.

Ainsi, c'est avec toutes ces idées que l'école leur a mises en tête qu'Elie et ses camarades du 412ème RI arrivent en Cilicie et découvrent leurs frères d'armes recrutés dans les colonies, les soldats des Régiments de Tirailleurs Algériens ou Sénégalais dont ils partagent le sort. Ils découvrent aussi une très grande diversité ethnique dans la population de Cilicie.


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