Qui était Elie?:

Elie était le quatrième des sept enfants d'une famille de petits agriculteurs. Son père, métayer, a travaillé chez plusieurs patrons dans les villages au nord de Toulouse, pour se stabiliser à La Fontaine. Il prenait alors la succession de son propre père, métayer comme lui.
En 1914, lorsque la guerre est déclarée, Auguste, de 5 ans plus âgé qu'Elie, est sous les drapeaux. Il part dans l'enthousiasme, et gagne une médaille! A Noël 1914, il est fait prisonnier et ne rentrera des camps qu'en 1919. Marius, l'autre frère, est mobilisé en septembre 1914. Il arrive au front assez rapidement. Il est blessé en janvier 1915, assez gravement pour être affecté dans les services auxiliaires jusqu'en 1919.
Elie est mobilisé en mai 1917. Il sait que la guerre est dangereuse, il y a déjà beaucoup de jeunes hommes du village qui sont morts ou disparus. Son instruction dure longtemps. Est-ce à cause des mutineries? Il arrive au front au printemps 1918. Il est dans les premières lignes lors du déclenchement de la bataille du Matz. Face à un ennemi trois fois plus nombreux, dans un brouillard artificiel provoqué pour désorienter nos soldats, le régiment se rend presque sans combattre. D'autres arrêteront la poussée Allemande au prix de lourds sacrifices. Mais Elie part pour l'Allemagne, prisonnier.
Quand la guerre se termine, il est rappatrié sanitaire car il est malade. La grippe? Il se remet assez rapidement et rejoint l'armée en janvier 1919. Il est affecté au 412ème RI et embarque pour la Cilicie en juin 1919. Il ne reverra le port de Marseille que le 26 novembre 1921.

Ma sœur Françoise évoque son histoire dans une fiction plus poétique:

Le retour d’Elie

A la manière de…. Ulysse


Il ne supporte plus d’être enfermé dans ce lieu clos où tout danse au rythme des vagues, où l’air est saturé des haleines mêlées des soldats fatigués. Le sommeil le fuit depuis de trop longues heures. Il étouffe ! Il faut qu’il bouge…
Avec précaution, il s’habille en silence saisissant ses habits à tâtons dans le noir puis se glisse lentement hors de sa couchette et, bras tendus en avant, cherche l’échelle qui lui permettra de rejoindre le pont…
Il est saisi par le vent et la fraîcheur de la nuit. Remontant son col qu’il tient fermé d’une main, il empoigne de l’autre le bastingage afin de résister aux mouvements du bateau qui roule et qui tangue.
Peu à peu, il retrouve son calme. La fraîcheur le régénère. Il se laisse imprégner par la beauté de cette nuit sans lune où seule la faible lueur des étoiles permet de deviner le moutonnement des vagues.

Plus de deux ans ! Deux ans, trois mois et 25 jours exactement… Il a eu si peur de ne plus revenir ! Il n’a pas oublié ce jour où il a été embarqué avec tout son régiment pour aller faire la guerre à l’autre bout de la Méditerranée. Il était soldat depuis plusieurs mois et avait passé six mois comme prisonnier en Allemagne. Il pensait retrouver avec bonheur tous les siens, ses frères, ses sœurs et Florentine à qui il avait promis…
La grande guerre de 14-18 était terminée, finie… Finie ? Pas pour tous, pas pour lui, pas pour son régiment embarqué vers la Turquie pour faire la campagne de Cilicie…
La Turquie, il en avait vaguement entendu parler comme d’un pays lointain ; la Cilicie, il n’avait aucune idée…

Maintenant, il savait !
Que savait-il au juste ?
Deux ans à subir la poussière, la chaleur ou la neige et le froid
Deux ans à se méfier de tout et de tous
Deux ans de peur à se protéger des tirs d’un ennemi inconnu
Deux ans de souffrance à voir mourir tout près de lui des camarades
Deux ans d’angoisse à penser au retour chaque jour sans y croire
Deux ans de lutte et de courage à écrire sur des cahiers d’écolier des chants, des poèmes, des souvenirs
Deux ans d’espoir à rêver des siens
Deux ans sans nouvelles à envoyer des cartes postales sans avoir de réponse…

Florentine a-t-elle reçu ses cartes ? Sait-elle qu’il revient ?
Comment va-t-il la retrouver ? Pense-t-elle toujours à lui ?
N’a-t-elle pas trahi leur promesse ?
Il ne sait pas s’il la reconnaîtra… Et ses frères, ses sœurs, ses parents ? La ferme ? Il ne peut pas imaginer qu’il va retrouver tout cela…
Est-ce que les arbres seront toujours là autour du puits ? Le tilleul et le marronnier ? Il y a si longtemps qu’il n’a pas vu de grands arbres dans ce pays sec et pelé ! Il ne sait plus la caresse du vent sur le feuillage… Et l’herbe verte, haute, qui balance ses graines fines ; et le petit ruisseau au fond du vallon…

Puis, c’est Florentine qu’il voit flotter au-dessus des vagues : son sourire, ses boucles brunes qui tombent sur son front et ses yeux noirs tantôt rieurs et tantôt tristes…

Et lui ? Qu’est-il devenu ? A-t-il changé ?
Amaigri, sûrement ! Vieilli, peut-être…
Blessé ! Par chance, pas dans son corps… Mais dans son âme, oui !
Comment être le même après ces heures, ces jours, ces mois, ces années, d’angoisse, de peur, d’horreur, de guerre à laquelle il n’a rien compris ?

Non, il n’est plus le même.
Saura-t-il encore aimer Florentine ?
Et elle ? Acceptera-t-elle d’aimer celui qu’il est devenu ?

Françoise ROUFFIAC
Janvier 2014

Ma démarche est plus factuelle, bien qu'il soit très difficile de reconstituer les faits près de cent ans après!
J'ai donc commencé par chercher les documents laissés par Elie, avant de compléter par les documents du Service Historique de la Défense ainsi que quelques livres sur ces évènements.

Voici les documents que j'ai trouvés:

Lorsqu'il était prisonnier en Turquie, Elie avait copié des chansons dans deux cahiers de soldat . J'ai trouvé au milieu des chansons des poèmes épiques que chantaient les prisonniers français. Ecrits par les sous-officiers, ils racontent les faits marquants qu'ils ont vécus de la campagne de Cilicie.

cahier d'Elie

Voulez-vous connaître la suite?

Chez ma marraine, j'ai trouvé la collection de cartes postales de Joséphine, la sœur aînée d'Elie. Ces cartes donnent une idée de l'abondante correspondance que Joséphine assurait avec les soldats du village pendant toute la première guerre mondiale, et qu'elle a continuée avec Elie seul quand il était en Turquie.

carte postale

Ma marraine m'a aussi prêté les cahiers d'Auguste, le frère d'Elie, qui a été prisonnier en Allemagne de Noël 1914 jusqu'à la fin de la guerre, et des photos qu'il avait gardées. C'est dans les affaires d'Auguste qu'elle a trouvé la seule lettre que les souris n'ont pas mangée. Elle ne contient aucune révélation historique, mais Elie y parle de Marache. Et on voit bien que, le Français n'étant pas sa langue maternelle, Elie avait quelques difficultés avec l'orthographe.

J'ai trouvé à la maison les papiers militaires d'Elie, quelques cartes postales, des photos de soldats et des photos de famille. Il y a aussi le "Livre d'Or" daté de 1930:

L'Association des Anciens Combattants de M. a voulu graver le souvenir des faits d'armes des habitants de la commune qui ont été mobilisés pendant la Grande Guerre de 1914-1918 et des jeunes soldats qui ont obtenu la carte de combattant dans les opérations militaires qui ont suivi cette guerre.
Ils ont publié ce Livre d'Or avec le concours de la Municipalité.
C'est un souvenir des années tragiques qu'ils ont vécues, des efforts qu'ils ont faits pour contribuer à la Victoire, car ils avaient l'espoir qu'ils éviteraient de pareilles horreurs à leurs descendants, et que ce serait la dernière des guerres.

La commune de M. comptait 608 habitants en 1914, dont 3 étrangers (Italiens).
Il y a eu 124 mobilisés, dont 23 morts.

carte de géographie

Florentine avait gardé quelques cahiers d'écolière qui ont échappé aux souris. Et son livre de géographie (1906). J'en ai extrait cette Carte de Turquie.
J'ai aussi fouillé dans un grenier du Maine et Loire, où j'ai trouvé un catéchisme illustré datant de 1908.
Et puis j'ai la chance d'habiter près de Paris et du Chateau de Vincennes. A la Librairie Orientale, j'ai trouvé des bouquins sur les Arméniens, leurs traditions, leur culture, et leur drame.
Au Service Historique de l'Armée de Terre, j'ai pu consulter le Journal de Marche et Opérations du 412ème RI. J'ai même vu le nom d'Elie dans les disparus du 28 mai 1920. Quelle émotion! J'ai aussi trouvé des vieux bouquins écrits par de jeunes officiers qui ont vécu le drame de Marache.

Pouvez-vous m'aider?

Je souhaiterais identifier les soldats et les civils qui sont sur les photos prises en Cilicie. Avez-vous ces photos chez vous? N'hésitez pas à prendre contact!


Copyright    logo de Legalis    Nicole ROUFFIAC - 2005 - Tous droits réservés

Valid XHTML 1.0 Strict Valide CSS!