Les hommes sont loin de leur famille. Ils sont surpris par les violentes attaques dont ils sont l'objet de la part des Turcs. La tension monte de jour en jour. Il est important de proposer des distractions aux soldats pour leur permettre de garder le moral. Ainsi, chaque régiment a ses musiciens : le 412ème RI a sa Musique Militaire, les Tirailleurs Algériens ont leur Nouba, et les Tirailleurs Sénégalais savent faire de la musique avec des instruments de fortune. La diversité des musiques reflète la diversité des populations qui se croisent en Cilicie. Si les Africains apprennent à danser dès leur plus jeune âge, il n'en est pas de même chez les chrétiens d'Europe ou d'Orient, qui ont besoin de cours de danse!

Voici ce que nous raconte René Desjardins qui est sergent fourrier dans le 17ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, en poste à Tell Abiad, une localité perdue à l'Est de l'Euprate, au Sud d'Ourfa (aujourd'hui Shanliurfa) :

5 - La troupe d'Adana - 1920
5 - La troupe d'Adana - 1920

Photos rapportées par Georges Padès. Publiées avec l'aimable autorisation de Roland Girard

Le matin, avant les travaux, nos tirailleurs font une heure de gymnastique et jeux. De ma porte, je les entends passer en chantant :
"Un bidon, deux bidons, trois bidons d'eau...!"
Ou bien encore ils dansent, au rythme pressé d'une baguette frappant une marmite ; les vieux refrains bambaras évoquent le village natal.
Oho! toulalamalé Oho! Toulalamalé! Oho! Yoromina!
Du souk où logent nos Baoulés et nos Bétés, hommes de la forêt, les voix montent et descendent en d'étranges arpèges. Très différents de ceux du Soudan, ces chants évoquent parfois les nôtres : des notes s'y traînent qui rappellent telle phrase d'un de nos vieux airs de terroir. Mais l'illusion passe fugitive et c'est bien l'âme mystérieuse de la forêt équatoriale qui pleure dans ces accents nostalgiques...
Certains soirs, nos Dahoméens se rassemblent et, nus jusqu'à la ceinture, s'assoient en rond dans la poussière. Ils martèlent d'abord leur poitrine de leurs coudes repliés et un tambourinement sourd retentit. Soudain la cadence s'accélère, deux d'entre eux se frappent à toute volée les côtes avec leurs paumes en haletant étrangement. Ahouan Djinou apparaît dans le cercle : il a le torse nu, une longue bande de calicot blanc traîne derrière lui. Il se met à tourner à petits pas, si pressés, qu'on ne voit plus le bout de ses orteils; il regarde tour à tour la terre et le ciel. Sa bouche molle, ses larges prunelles entourées de longs cils ont quelque chose de lourdement féminin...
Un cri déchire sa poitrine, il bondit, s'accroupit, se ramasse, s'élance au rythme enragé du tambour qui s'accélère toujours. Il a saisi son coupe-coupe, vire-volte, et, faisant face à cent ennemis invisibles, frappe et tranche le vide, sans perdre une seconde cette cadence de métronome emballé qui règle tous ses mouvements. Il s'arrête soudain; ses hanches prennent une immobilité de statue tandis que ses épaules tremblent convulsivement. Il tire, du fond de ses entrailles, un long hennissement auquel ses camarades répondent par une clameur, sans cesser de marteler leur poitrine. Je contemple leurs faces extasiées, noyées de sueur, gluantes de poussière délayée : une sorte de fascination se dégage d'elles et je suis pris malgré moi par la frénésie de cette musique folle...
R.Desjardins - Avec les Sénégalais par delà l'Euphrate - 1925 - SHD 4805

Sur la piste qui mène à Marache, dans le cadre majestueux des montagnes, la nouba des Tirailleurs Algériens emporte Maxime Bergès dans ses rêves d'Orient.

Une nouba de Tirailleurs Algériens s'exerce; aux tambours et aux clairons d'Europe se mêlent ces étranges instruments arabes, le tebel et la raïta, qui associent des grondements sourds de tambourins à des notes criardes de flageolet, et font, au milieu du cadre spacieux de montagnes sauvages, une symphonie éclatante et barbare. Dans l'air parfaitement clair et vide, ces musiques d'un autre âge se répandent, s'amplifient, vont mourir en ondes sonores sur les parois proches des montagnes, s'étalent à l'infini des grandes solitudes.
Et, des lisières des plateaux, comme attirées par ces appels de tambours et de flûtes, s'approchent avec une majesté royale de pompeuses caravanes. Ce sont les chameliers réquisitionnés pour porter les vivres de la colonne. (Il n'en vient que la moitié de ceux qu'on attendait, par suite de la traitrise des émissaires chargés de les rassembler, il n'y a donc que 125 chameaux au lieu de 250, mais, malgré leur petit nombre, ils constituent le cortège le plus fabuleux qu'il m'ait été donné de voir.)
Maxime Bergès - La colonne de Marash et quelques autres récits de l'Armée du Levant - Paris - Renaissance du livre - 1920 - SHD 6250

Prospectus
Le théâtre tient aussi une grande place. En témoignent ces affiches que Georges Pades, acteur amateur, a gardées en souvenir des spectacles donnés à Adana. Au programme : "Les deux timides" de Labiche, "Hortense couche-toi" de Courteline ou "Les joies du foyer" de Maurice Hennequin.
Ce n'est pas toujours facile d'organiser un spectacle, de monter une pièce de théâtre avec des amateurs qui doivent tout apprendre pour l'occasion. A Adana, on peut chercher des talents parmi les Levantins d'origine Arménienne, Grecque ou Européenne. Mais lorsqu'on s'éloigne de la ville et, pire, lorsqu'on est privé de liberté, cela devient très difficile!
C'est pourtant ce tour de force qu'ont réussi les prisonniers français du camp de Césarée. Dans ce camp, il y avait près de 600 français, et une française, Madame MESNIL, la femme du commandant de la garnison de Bozanti. Voici ce que raconte Georges Journois, le jeune lieutenant adjoint du Commandant Mesnil, dans un document qui est resté dans sa famille et dont son fils a eu l'amabilité de me faire part:

Carte postale

La troupe d'Adana en 1920.
Georges Pades est l'acteur qui a des moustaches (debout, 2° à partir de la gauche). - Photo Roland Girard.

Mais si certains événements contribuaient à nous attrister, il en est aussi qui nous égayaient. Parmi les poilus se trouvait un acteur qui connaissait une trentaine de pièces. Dans l’école où nous étions se trouvait également une salle de théâtre. Il forma une troupe qui nous récréa maintes et maintes fois et surtout le dimanche. Les rôles de femmes – on le comprend facilement – présentaient le plus de difficultés ; cependant l’un d’eux, à la voix peu grave, réussit à se maquiller si bien qu’avec les robes de Madame MESNIL c’était à s’y tromper. Vous voyez que nous avions une troupe complète.
Successivement, nous eûmes des drames et des vaudevilles, tous furent joués aussi bien qu’ils pouvaient l’être par des amateurs. Vous devez penser que ce théâtre qui se faisait appeler « les Folies Prisonnières » fut fort goûté des Poilus qui oubliaient ainsi leurs peines pour quelques heures au moins.
[...]

Nous avions invité les Américains à une de nos matinées récréatives, avec le consentement, bien entendu, du Colonel Turc. Par politesse, et bien que ce ne fut pas pour nous plaire, nous avions prié également ce dernier d’y assister. Je vous fais remarquer de suite que le concert était donné par nous et que c’est nous qui invitions. Les Américains furent empêchés par la présence du Békir Sami Bey dont vous avez entendu parler, mais la représentation se fit quand même. Le Commandant du camp s’était cru avoir le droit d’inviter lui aussi quantité de Turcs, ceci est déjà bizarre. Tous ces « niakoués » de basse classe étaient déjà entrés dans la salle de spectacle quand nous y arrivâmes. Ils avaient tous été placés aux premiers rangs, on avait opéré comme si nous n’avions rien à y voir et aucune place n’avait été réservée pour Madame MESNIL, pour le Commandant et pour nous. La chose était bien faite pour nous froisser, c’était une insulte que notre nom de français nous empêchait d’accepter. Une fois encore, dans le camp, nous ne devions pas être placés derrière les pouilleux du pays. Nous refusâmes d’assister à la représentation et nos poilus avaient déjà trouvé le prétexte pour ne point jouer quand le Colonel Turc fit rappeler Madame MESNIL et le Commandant et leur céda une place près de lui. Ces derniers seuls y assistèrent et ce n’est que par égard pour eux que les acteurs consentirent à donner la représentation.
[...]

Prospectus

Programme du spectacle du 02 février 1920 à Adana.
Document Roland Girard.

L’incident du théâtre demandait une vengeance de la part des Turcs. Ils décidèrent d’essayer la suppression du théâtre, notre seule distraction. Il n’était point fait pour satisfaire nos ennemis puisqu’il permettait de maintenir le moral de nos braves Poilus et qu’ils auraient voulu tout le contraire. Puisqu’ils étaient les maîtres, rien ne leur était plus facile que d’annoncer purement et simplement qu’ils n’autorisaient plus les matinées récréatives. Mais ils sont trop fourbes, ils n’ont point le courage d’agir aussi énergiquement, même contre ceux qui doivent leur obéir et il leur fallait employer des moyens perfides mais idiots. Ils furent si bêtes que nous réussîmes en leur faisant ressortir leur absurdité à obtenir la continuation des concerts.
Ils trouvèrent d’abord que nos hommes avaient été impolis en rendant les honneurs au Commandant MESNIL à son entrée dans la salle de spectacle, alors qu’ils n’avaient rien fait pour le Colonel Turc. Le Commandant leur fit alors remarquer que les soldats français pouvaient supposer que, dans l’armée turque, on ne saluait pas les supérieurs puisqu’ils n’avaient jamais pu voir un soldat turc le saluer, lui ou même les officiers, pas plus d’ailleurs que les officiers turcs, que souvent, dans la rue, il avait rencontré des officiers ennemis d’un grade inférieur au sien qui ne lui avaient pas rendu les honneurs. Or, puisque les conventions internationales exigent l’échange de salut entre officiers ennemis, en tenant compte du grade, qu’elles n’étaient pas respectées par les Turcs, il était parfaitement logique qu’elles ne le soient pas par nous. N’ayant rien à répondre, l’incident se trouva clos mais les Turcs promirent qu’à l’avenir nous serions salués. Mais ils n’étaient pas arrivés à leur fin. Comment faire alors ? Quelques temps après, le Commandant demanda qu’une représentation fut autorisée. Le capitaine du camp répondit que ne pouvant y assister, elle n’aurait pas lieu, car un acteur en scène pourrait quelque fois se casser une jambe et comme il est responsable… La raison donnée était absurde et le Commandant fit remarquer à juste titre que, jusqu’alors, les représentations s’étaient données sans nécessiter la présence des Turcs. Rien n’y fit et cette fois il fallut obéir. Il en fut ainsi pendant quelques temps puis on finit par se calmer.




Copyright    logo de Legalis    Nicole ROUFFIAC - 2005 - Tous droits réservés