Les Régiments de Tirailleurs Sénégalaiss sont constitués de soldats, appelés ou volontaires, venant de toute l'Afrique de l'Ouest colonisée par la France. Ils sont issus de tous les peuples et tribus qui habitent ces régions. Les officiers sont en partie recrutés en métropole. Plusieurs régiments de Tirailleurs Sénégalais interviennent dans la Campagne de Syrie-Cilicie. Le premier régiment à arriver sur place est le 17ème RTS. Voici ce qu'on lit dans le Journal de Marche et Opérations de ce Régiment (SHD 34N1096) :

La Création du Régiment

Le 17ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, telle est son appellation à l'origine, a été formé le 1er avril 1919 en Algérie, par le Colonel DEBIEUVRE.
Trois bataillons de Tirailleurs Sénégalais formant corps tenaient garnison, l'un à ORLEANSVILLE (Capitaine PICQUET), un autre à TENES (Commandant CORNELOUP) et le dernier à N'TSILA (Commandant GOETZ).
Ils devinrent respectivement les 1er, 2ème et 3ème bataillons du nouveau régiment.
Chaque bataillon comprenait 4 compagnies de fusillers voltigeurs et une compagnie de mitrailleurs, soit un peu plus de 1100 hommes.
Le Colonel DEBIEUVRE s'établit à Orléansville avec son Etat-Major et sa compagnie hors-rang.
En septembre 1919 le régiment reçut comme 4ème bataillon, un bataillon du 16ème RTS tenant garnison à Biskra.
L'instruction est poursuivie d'une façon intensive et d'ores et déjà le bruit se répand que le régiment quittera bientôt l'Afrique du Nord.

Le Départ pour le Levant

L'ordre de départ arrive à la fin du mois d'Octobre.
Le régiment, à l'effectif de 4600 hommes est embarqué en chemin de fer pour Bizerte où il reste environ 3 semaines, puis est enlevé le 11 novembre et les jours suivants par les vapeurs "Fukui Maru", "Austria" et "Itu" qui cinglent vers le Levant.
Les 17, 18,et 20 de ce mois, le régiment débarque à Mersine en Cilicie, et campe dans la ville.

Le régiment est rapidement réparti dans tout le territoire, à Adana, Marache et jusqu'à Ourfa et Tell Abiad. Dans les diverses colonne et les garnisons, les Tirailleurs Sénégalais combattent aux côtés des soldats du 412ème RI et des Tirailleurs Algériens. Ils sont appréciés de tous, et les diverses citations décrites dans le JMO (SHD 34N1096) nous permettent de mieux comprendre les circonstances des combats et l'attitude des soldats.

C'est d'abord vers Harim où les compagnies luttent dans les marais, et où nos Sénégalais font preuve d'un cran superbe comme en témoigne cette belle citation obtenue par le tirailleur DIAGODA:
"Excellent Fusiller-Mitrailleur, très courageux, blessé une première fois par une balle à la poitrine au début du combat du 3 mai 1920, a continué à suivre sa Compagnie, traversant trois kilomètres de marais avec de la vase jusqu'à mi-cuisse, refusant d'abandonner son fusil-mitrailleur et déclarant qu'il était encore prêt à tenir tête au Turc."
"Blessé une deuxième fois au moment où la Compagnie abordait le village de Harim, n'a rejoint le poste de secours que sur l'ordre formel de son Capitaine."

[Au retour de Marache]
Les étapes sont très dures. A tout moment, un homme tombe terrassé par le froid. Il se trouve alors des soldats qui, malgré leur épuisement, trouvent dans l'amour de la France l'énergie nécessaire pour secourir leurs camarades. Le sergent Sénégalais YANGANA "au cours de la journée du 13 février 1920 transporte à plusieurs reprises des sénégalais engourdis par le froid les sauvant ainsi d'une mort presque certaine et provoque l'admiration des officiers de son bataillon." (Extrait de l'ordre n°1 de la 311° Brigade, le 26 février 1920)

AMADOU-SY, Sergent au 17ème RTS
(Citation à l'Ordre de la Division)
Durant l'attaque du poste de Méidan-Ekbès du 20 août au 6 septembre 1920, a fait preuve d'un courage et d'un sang-froid remarquables. A été blessé à la jambe, à la tête de sa section; pansé, a continué son service toute la journée."

PRIGENT Jean, Soldat de 2° classe au 17ème RTS
(Citation à l'ordre du Régiment)
"Jeune soldat, exemple de courage et de sang-froid, pendant la journée du 3 septembre 1920 à Karabara a ramené au poste de secours, malgré un violent feu de mitrailleuses ennemies, deux de ses camarades grièvement blessés."

SIBIRI Sano, Caporal de la 8ème Compagnie du 17ème RTS
(Citation à l'ordre du Corps d'Armée)
"Le 29 juillet 1920 à Aïn-Tab, un sergent de la Compagnie ayant été blessé et étant resté sur le terrain à une trentaine de mètres du mur d'enceinte, a tenté d'aller le chercher. Une mitrailleuse ennemie l'a forcé à se terrer et à abandonner le blessé. A renouvelé sa tentative trois heures après avec un sergent d'une autre Cie et deux caporaux, et, a réussi cette fois à ramener le blessé dans le réduit."

MORO Kientoré, 2° classe du 17ème RTS
(Citation à l'ordre de la Brigade)
"Bon patrouilleur et très bon tireur. Animé d'un grand esprit combatif. Le 17 novembre a mis enfuite un groupe de cavaliers qui s'avançaient vers lui."

MOUHOU DOUBOUGA KOROME, 2° classe au 17ème RTS
(Citation à l'ordre du Corps d'Armée)
"Tirailleur d'un beau courage et d'un sang-froid remarquable. Le 1° Novembre, s'est élancé le premier à l'assaut d'une position ennemie solidement défendue, tuant un Capitaine Turc, et mettant le désordre dans les rangs de l'ennemi."

Ainsi, les Tirailleurs Sénégalais se montrent courageux, loyaux, disciplinés, motivés, durs au combat, capables d'initiatives, intelligents. Par leurs valeurs morales et par leurs compétences, ils étonnent les soldats de métropole avec qui ils font équipe. Ce que disent les médias de l'époque est-il vrai? Les scientifiques qui semblent faire autorité ont-ils bien regardé ces hommes noirs? Ils disent qu'ils sont de race inférieure, à peine plus que des animaux... Les soldats français commencent à remettre en question les théories racistes largement répandues à l'époque.
On dit aussi quelquefois que les Noirs sont physiquement supérieurs. Il est vrai que leur courage pourrait amener à le croire. Malheureusement, dans le froid de Marache, les Sénégalais souffrent plus que les autres. Et dans la tempête du retour, le JMO signale que :

....."Huit tirailleurs sont morts de froid en route, quatre-vingt doivent être amputés des pieds ou des mains pour gelures."

Les Tirailleurs Sénégalais sont plus sensibles aux maladies infectieuses, qui les fragilisent. Et les antibiotiques n'ont été découverts que pendant la 2ème Guerre Mondiale! C'est ainsi que j'ai trouvé dans le carton 4H194 une note du Directeur des Services de Santé, datée du 25 septembre 1920, concernant les Sénégalais:

J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'en exécution de votre transmission N°6249 du 26 août j'adresse aux Médecins Divisionnaires, aux Médecins Chefs de groupements, aux Médecins chefs de Place et de Formations Sanitaires les instructions techniques que vous trouverez ci-jointes.
L'étude méthodique de l'état sanitaire des Troupes noires pratiquée à l'Armée du Rhin a mis en relief certaines notions dont il est absolument nécessaire de tenir compte pour assurer la conservation de ces effectifs au cours de la prochaine saison froide.
Le Sénégalais ne s'accoutume pas au froid, mais peut y résister, s'il est placé dans certaines conditions de confort et d'hygiène. Ces conditions seront réalisées à l'A.L. [Armée du Levant] par:
1°/- Le choix des garnisons. - Il y a lieu de ramener les troupes noires vers les garnisons de la Côte, qui jouissent, en hiver, d'un climat plus tempéré que les garnisons de l'intérieur en particulier que celles des régions élevées qui sont à proscrire de façon absolue.
2°/- L'aménagement spécial des cantonnements.- Le logement sous la tente ou dans les abris de fortune est à interdire formellement pour les Sénégalais pendant l'hiver.
Le logement sous baraques est acceptable à la condition que celles-ci soient parfaitement étanches à l'air, à la pluie et à l'humidité.
Partout où la chose sera possible il y aura intérêt à réaliser le cantonnement de ces troupes dans des maisons en pierre ou en terre (briques crues), dont les ouvertures seront soigneusement vérifiées.
Les groupements importants sont à éviter, il est préférable de répartir les hommes par chambres de 15 ou 20 indigènes au maximum; cette division est de nature à les protéger contre la diffusion des affections pulmonaires qui se propagent parmi eux avec une grande facilité.
Enfin, quelque soit le type de cantonnement adopté, il sera nécessaire d'en assurer le chauffage d'abord pour maintenir une température assez élevée (16° à 18°en moyenne) où l'homme pourra se détendre et se trouver à l'aise, ensuite pour combattre l'humidité et permettre, à l'occasion, le séchage des vêtements et des chaussures. Ce dernier facteur agit, en effet, de la façon la plus fâcheuse pour favoriser l'éclosion des maladies chez les noirs, en particulier les bronchites, pneumonies et gelures.
[...]
3°/- Une dotation spéciale en vêtements chauds.-
[...]
4°/- Une surveillance particulière de l'alimentation.-
[...]
5°/- Des conditions d'exercice spéciales.-
[...]
Les conditions particulières de l'hygiène des Sénégalais en hiver ont pour conséquence de limiter singulièrement leur utilisation militaire pendant cette période. Si l'on veut assurer la conservation des effectifs noirs et éviter un déchet considérable parmi eux, il est donc nécessaire de décider que ces troupes ne participeront, sauf nécessité absolue, à aucune opération militaire pendant la saison froide.
L'exemple de la morbidité et de la mortalité considérables observées parmi les effectifs sénégalais engagés dans les opérations sur MARASH, en Janvier et Février 1920, est un avertissement qu'on ne saurait oublier.

Beyrouth le 22 septembre 1920
Le Médecin Inspecteur EMILY,
Chef Supérieur du Service de santé de l'A.F.L.

Même si la note est postérieure aux décisions, elle exprime clairement les précautions que prend l'armée française à la suite du drame de Marache, préférant orienter les Régiments de Sénégalais vers les régions plus chaudes, moins montagneuses. Dans le JMO du Commandement Supérieur des TFL (4H45), il est noté que le 16° RTS termine son débarquement à Alexandrette le 28 mai 1920. Dans la note indiquant le "Stationnement des éléments de l'Armée du Levant" (4H45), au 1° juillet 1920, on voit que le 17° RTS est à Killis, Djerablous, Biredjik, Arab-Punar, Kul Tépé, Tel Abiad et Aïn-Tab, les 10° et 11° RTS sont dans la région de Beyrouth et au moins un autre RTS dans la région d'Alexandrette.
Cependant, une note des services de santé datée du 26 juillet 1921 précise:

L'état sanitaire défavorable des 10° 11° et 17° Régiments de Tirailleurs Sénégalais pendant le mois de janvier et de février 1921 n'avait pu manquer d'attirer l'attention du Commandement et du Service de Santé.
De l'enquête faite à cette époque, il résulte que les tirailleurs avaient été dotés, dès le début de novembre 1920, de la collection de vêtements chauds prévus pour les Troupes Sénégalaises par la Note de Service N°7606/45 du 12 Octobre 1920.

La composition de cette collection est la suivante:

2 Chemises en flanelle coton
2 Caleçons en flanelle coton
2 paires de chaussettes de laine
1 Chandail en laine (ou jersey ou tricot)
1 passe montagne ou cache nez
1 paire de moufles en laine.

En outre chaque homme était muni de 3 couvertures.
La nourriture était aussi abondante et variée que possible avec distribution de boissons chaudes.

Le 10° et 11° Tirailleurs, qui ont le plus particulièrement souffert étaient en garnison à HOMS et HAMA pour le 10° RTS et DAMAS et DERAA pour le 11°.
Ils occupaient des bâtiments en pierre dans lesquels ils semblaient devoir être plus efficacement protégés contre le froid.
Mais malgré toutes les précautions, les jeunes tirailleurs (composant en grande partie l'effectif) arrivés en Syrie depuis quelques mois à peine (septembre 1920), réagissaient mal au froid, faute d'un acclimatement préalable. Ce contingent comprenait encore au début de l'hiver, un assez grand nombre de sujets trop jeunes ou malingres, malgré les éliminations faites depuis l'arrivée.
Dès le mois de décembre, l'état sanitaire avait été fâcheusement influencé par quelques cas de pneumonies et de broncho pneumonies.
Malgré l'isolement des malades à l'hôpital dès le diagnostic établi, les affections pneumococciques revêtaient pendant le mois de Janvier et de Février 1921, un caractère épidémique atteignant particulièrement les 2° et 3° bataillons du 11° Régiment, cantonnés à la caserne turque de DAMAS.

En dehors des prédispositions individuelles spéciales aux jeunes contingents, il paraît démontré que la propagation de l'épidémie a été favorisée par l'état peu satisfaisant, à certains points de vue, de la caserne turque.
Vastes chambrées où les chances de contagion étaient accrues, fenêtres fermant mal, absence de carrelage au rez de chaussée rendant difficiles toutes désinfections.
[...]



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